A l’heure où Valéry Giscard d’Estaing vient de disparaître, replongeons nous dans le « livre testament » de cet Européen convaincu : ce livre, Europa, préconise une Union Européenne resserrée. Et en le relisant, il apparait à la fois visionnaire et anachronique. C’est le « monde d’après".

Valéry Giscard d'Estaing avec le chancelier allemand Helmut Schmidt lors d'un sommet européen en 1976
Valéry Giscard d'Estaing avec le chancelier allemand Helmut Schmidt lors d'un sommet européen en 1976 © AFP / AFP

L’Europe s’est arrêtée au milieu du gué. Les fesses entre deux chaises. Voilà en gros le diagnostic posé par l’ancien président, Européen convaincu, au fil de ces 180 pages parues en 2014. L’Europe s’est diluée à force de s’élargir. Elle ne peut pas être seulement un agrégat de pays qui s’enguirlandent à chaque discussion budgétaire.

Mais le plus intéressant, ce n’est pas le diagnostic. C’est le remède proposé par VGE, les 50 dernières pages du livre.  Avec quelques idées qui secouent le cocotier. Petit inventaire :

  • Revenir à une Europe à 12, et non à 27. A savoir les membres fondateurs, l’Allemagne, la France, le Benelux, l’Italie, et aussi des pays comme l'Autriche ou le Portugal ; 
  • Unifier ce groupe dans une zone Euro avec un budget unique, et une imposition homogène (projet très ambitieux vu les écarts de fiscalité au sein de l’Union) ;
  • Instaurer dans ce club resserré une prise de décision à la majorité qualifiée. On sait combien aujourd’hui l’Europe est paralysée par la règle du vote à l’unanimité.

Et Valéry Giscard d’Estaing de souligner combien une Europe plus intégrée, composée uniquement de partenaires de bonne volonté, serait plus forte face à la Chine ou aux Etats-Unis. Bref, ça vaut le coup de relire ces 50 pages. VGE avait beau avoir près de 90 ans quand il les a écrites, il y a du grain à moudre !

La volonté populaire oubliée

Il y a donc un côté visionnaire. Mais il y a aussi un côté anachronique: les préconisations de VGE dans ce livre ont aussi un côté « regard dans le rétroviseur ». Je m’explique. L’ancien président s’est constitué politiquement lors des années 50 et 60, l’époque des fondateurs de l’Europe, via la communauté du charbon et de l’acier. Et on le sent animé de la volonté de revenir au projet de départ. Il a du mal à accepter que des membres plus récents de l’Union puissent être dans le club resserré. Il l’accepte du bout des lèvres pour l'Irlande et la Finlande, mais ne l’envisage pas pour la République Tchèque ou la Slovaquie.

Il est ensuite peu audacieux sur la capacité de solidarité financière entre membres. L’idée retenue cet été dans le plan de relance européen post Covid, l’idée d’un emprunt géant garanti par Bruxelles va au-delà des idées émises dans ce livre.

Et surtout, ses préconisations restent de nature strictement budgétaire, fiscale. C’est l’ancien ministre des Finances qui parle. Et du coup, il néglige le sujet central : le déficit de projet politique, qui explique le manque d’adhésion populaire à l’idée européenne. Il aurait pourtant dû le savoir, tirer les enseignements du cinglant échec du référendum de 2005 sur la Constitution européenne.

Ce dont l’Europe souffre, c’est d’être restée un projet « top down », comme on dit en anglais. Une idée économique promue par les élites, en haut, et auquel le peuple, en bas, est censé adhérer. Mais en démocratie, ça ne marche pas.

Le défi de la Hongrie et de la Pologne, un cas d'école

Le grand défi de l’Europe, c’est de retrouver un projet politique. C’est le seul moyen de redonner du sens à l’idée européenne, de retrouver une adhésion populaire.

Et c’est précisément pour cette raison que l’Europe ne peut pas rester les bras ballants face aux bras d’honneur que lui adressent, jour après jour, la Pologne et la Hongrie. Varsovie et Budapest l’ont redit avant-hier : les deux capitales feront barrage au plan de relance européen tant qu’il sera conditionné au respect de l’État de droit. Pour le dire autrement : la Pologne et la Hongrie refusent que la politique dicte l’économie. Nous voilà bien au cœur de notre sujet.

Messieurs Mazowiecki et Orban veulent des subsides européens, mais veulent en même temps pouvoir bafouer l’indépendance de la justice, la liberté de la presse, les droits de la communauté homosexuelle, le partage du fardeau migratoire, et les engagements sur le climat. Ça fait beaucoup.

Il est donc temps d’inverser le raisonnement : remettre la politique et les valeurs démocratiques au centre du village. Si vous ne voulez pas respecter ces droits, ces libertés, vous n’avez rien à faire dans l’Union. Et si ces pays ne veulent pas sortir par eux-mêmes, comme l’a fait le Royaume-Uni, et bien alors c’est à l’Union de se resserrer.

Et là on retrouve l’idée de VGE sous une autre forme : une Union plus petite, avec un nombre de membres plus restreints. Mais plus soudée, et sur la base d’un projet politique, pas d’un club budgétaire.

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