En Russie, l’opposant Alexeï Navalny a donc écopé hier soir de 3 ans et demi de prison. Vladimir Poutine a donc choisi la répression. Toutes les capitales occidentales ont dénoncé cette condamnation. Mais ne rêvons pas, on ne va pas se fâcher pour autant avec Poutine. C'est le monde d'après.

Vladimir Poutine, le 2 février, lors d'une réunion avec les vainqueurs du concours russe des enseignants de l'année
Vladimir Poutine, le 2 février, lors d'une réunion avec les vainqueurs du concours russe des enseignants de l'année © AFP / Mikhail Klimentyev / Sputnik / Sputnik via AFP

Tout est dit dans cette formule mi menaçante mi sarcastique de Dmitri Peskov, le porte-parole de Poutine : « J’espère que personne ne fera la bêtise de lier l’avenir des relations Europe Russie au sort d’un résident en détention ». Sous-entendu : il y a plus important entre nous que l’emprisonnement de Navalny.

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C’est cynique mais il a raison, personne ne va commettre cette "bêtise". Pour des raisons qui sont d’abord économiques. L’Europe a besoin de la Russie. Elle offre des débouchés commerciaux pour l’agro-alimentaire, le matériel électrique, les transports. Elle va peut-être nous fournir massivement en vaccins, maintenant que l’efficacité du Sputnik anti Covid made in Russie semble validée.

Et puis surtout, il y a l’énergie: la capacité de Moscou à réguler en partie le marché du pétrole. Et plus encore ses réserves de gaz: l’Europe est en grande partie dépendante de la Russie, premier fournisseur de gaz naturel des 27.

C’est tout l’enjeu du gazoduc Nord Stream 2 : 1200 kms de pipeline presque achevés, 10 milliards d’investissement, plusieurs entreprises européennes impliquées. Et une Allemagne qui n’a pas d’autre choix à court terme que de s’approvisionner avec ce gaz russe. Angela Merkel n’a aucune intention d’y renoncer. Et le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell l’admet : 

« Y renoncer n’est pas réaliste ».

La Chine adversaire prioritaire

On peut objecter qu'à part cette dépendance au gaz, on ne doit pas grand chose à la Russie mais on ne veut pas non plus s’en faire un ennemi. C’est aussi pour ça qu’on ne va pas vraiment se fâcher. C’est une question d’ordre des priorités.

Et de un, la Russie possède un pouvoir de nuisance sur plusieurs dossiers internationaux : la Syrie, où elle soutient le régime d’Assad ; la Libye où elle appuie le maréchal Haftar ; l’Iran avec lequel le nouveau président américain Joe Biden souhaite renouer au plus vite les fils de la négociation. Se fâcher trop fort sur Navalny, ce serait courir le risque de représailles russes sur tous ces dossiers.

Et de deux, il faut se concentrer sur l’adversaire principal. C’est ça l’ordre des priorités. Et cet adversaire, c’est désormais Pékin. Rival commercial, militaire, technologique, rival « systémique », ce sont les mots de Washington comme de Bruxelles.

Donc l’idée, c’est surtout de ne pas pousser Moscou dans les bras de Pékin. De maintenir la Russie à proximité de cette « maison commune européenne » dont parlait Mikhail Gorbatchev il y a 30 ans lors de l’implosion de l’Union Soviétique. On ne peut pas mener tous les combats en même temps.

Donc pas de front inutile avec Moscou. Comme en témoigne d’ailleurs, cet après-midi même, l’annonce par Washington de la reconduction du traité New Start avec les Russes sur la limitation du nombre d’ogives nucléaires.

Le retour des "droits de l'homme"

Il y a donc un peu d'hypocrisie: on dénonce mais ce ne sont que des mots. Les communiqués occidentaux sont tombés en rafale hier soir: Emmanuel Macron, Angela Merkel, Antony Blinken, le nouveau chef de la diplomatie américaine. Tout le monde y est allé de son couplet sur la défense des droits humains en Russie. Et ça peut paraitre un peu facile sachant qu’on ne va pas faire grand-chose de concret.

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Mais ça n’est pas totalement inutile pour autant. D’abord, ça peut constituer un petit bouclier de protection pour Navalny, une petite assurance vie pour lui éviter un nouvel empoisonnement.

Et puis c’est une façon de prendre date en attendant des jours meilleurs. Poutine ne durera pas éternellement. La contestation interne à la Russie ne va pas disparaître, et au sein du pouvoir russe, des règlements de compte sont toujours possibles.

Enfin, cette mise en avant des droits de l’homme a le mérite de remettre cette notion au goût du jour. Elle était passée de mode ces dernières années. Trump n’en avait rien à faire. Et même en Europe, y compris au sein de la diplomatie française, le vocable « droits de l’homme » avait disparu du paysage.

Face à l’affaire Navalny, et aussi face à d’autres dossiers comme les Ouïghours, les Occidentaux se réapproprient le concept, peut-être à leur corps défendant, mais se le réapproprient tout de même. C’est en soi un petit événement.

A ceci près que pour être vraiment crédibles sur le sujet des droits de l’homme, il faudrait commencer par faire le ménage parmi ses propres alliés, de l’Arabie Saoudite à l’Égypte.

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