C’est un geste qui a valeur de symbole : Emmanuel Macron a donc reconnu la responsabilité de la France dans la torture et l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel en 1957. C’était l’une des recommandations du rapport de l’historien Benjamin Stora. Mais vu d’Alger on est encore loin du compte.C’est le monde d'après.

La veuve d'Ali Boumendjel en 2001 avec la photo de son mari disparu, dont l'assassinat en 1957 vient enfin d'être reconnu par la France
La veuve d'Ali Boumendjel en 2001 avec la photo de son mari disparu, dont l'assassinat en 1957 vient enfin d'être reconnu par la France © AFP / Eric Feferberg / AFP

La politique des petits pas. C’est l’une des idées centrales préconisées par Benjamin Stora, pour avancer sur ce terrain miné de la réconciliation des mémoires sur la guerre d’Algérie, alors que nos deux pays ont tant à partager. Admettre la responsabilité française dans la mort de Boumendjel est l’un de ces pas. Non négligeable. Parce que Boumendjel est une figure emblématique.

Mais quand on essaie de regarder le sujet d’un point de vue algérien, ce pas reste modeste. D’abord parce que c’est la reconnaissance d’une vérité connue de longue date : le responsable de la torture et de l’assassinat de Boumendjel, le général Aussaresses, a reconnu les faits, avant de mourir, il y a déjà 20 ans ! 20 ans !

Ensuite parce que les demandes de l’Algérie dépassent de beaucoup le cas Boumendjel. Alger demande d’abord des excuses officielles de la France, la reconnaissance des « crimes de la colonisation ». Une repentance que Paris refuse. 

Au-delà de cette déclaration de principe, la liste est longue des cicatrices encore béantes :

  • Les massacres de Sétif et de Kherrata, 
  • Les exactions de l’OAS, 
  • Les essais nucléaires français de Reggane, Alger demande des indemnisations pour les familles des victimes ;
  • Les ravages des mines antipersonnel laissées par l’armée française,
  • La détention par la France de l’épée d’Abdelkader, héros algérien de la Résistance à la colonisation.

Vu d’Alger, ça fait beaucoup de dossiers occultés.

Une instrumentalisation politique des deux côtés 

Il ne faut pas croire pour autant que tous les Algériens demandent la même chose. C’est un peu comme en France. Ce débat mémoriel est pollué par les enjeux de politique intérieure.

En France, c’est la pression électorale de l’extrême droite qui refuse toute reconnaissance d’exaction en Algérie et qui multiplie les amalgames entre le terrorisme islamiste d’aujourd’hui et les séquelles d’une guerre vieille de 60 ans. Le tout en attisant les plaies non refermées des harkis et des anciens pieds-noirs.

En Algérie, ce n’est pas mieux. L’enjeu de mémoire est instrumentalisé par le pouvoir, les cadres de l’armée et du FLN, qui fondent leur légitimité sur le combat historique contre la colonisation. Alors même qu’aujourd’hui 90% de la population algérienne a moins de 60 ans et n’a donc jamais connu la guerre. Cet enjeu de mémoire permet aussi au pouvoir de détourner l’attention des problèmes du quotidien, du chômage, du manque de liberté. C’est un dérivatif facile.

Et puis, au sein même du pouvoir algérien, il y a des différences de sensibilité sur le sujet. Il y a des durs. Et des pragmatiques. On l’a bien perçu au moment de la publication du rapport Stora fin janvier. A ce moment-là le président Tebboune était à l’hôpital. Les durs, les plus nationalistes en ont profité.  Ils ont vivement critiqué le rapport qui selon eux « cherche à occulter les crimes coloniaux », « minimise la violence de l’occupant », « met sur un pied d’égalité les victimes et les bourreaux ».

Aujourd’hui, le président Tebboune est de retour aux affaires. Le propos est plus modéré : 

« Nous ne renoncerons jamais à notre mémoire mais nous ne pouvons en faire un fonds de commerce »

Alors quelles solutions y-a-t'il pour réconcilier ces mémoires ? Tout le monde s’y est cassé les dents jusqu’à présent. Comment effectuer un travail de mémoire conjoint, partagé, avec ce que cela signifie de renoncement de chacun à son monopole sur la façon de raconter l’Histoire ?

L'échéance des 60 ans des accords d'Evian

La première piste, c’est de créer une véritable commission historique mixte franco-algérienne, c’est l’une des portes entrouvertes par la commission Stora. Mais ça nécessite une ouverture pleine et entière des archives, en particulier des archives militaires françaises. Et pour l’instant, malgré les promesses d’Emmanuel Macron, ça n’en prend pas le chemin. Le sacrosaint « secret défense » reste en travers de la route, même 60 ans après. C’est un écueil majeur. Restent les « petits pas ». Mais ils ne résoudront pas tout.

Et il ne faut surtout pas espérer que la bataille mémorielle va se dissiper rapidement. Une date lourde de symboles se profile en effet à l’horizon : le 19 mars 2022, dans un an. Les 60 ans des accords d’Evian ouvrant la voie à l’indépendance de l’Algérie. Alger en attend beaucoup.

Mais ça ne vous a pas échappé, à ce moment-là, la France sera en pleine campagne présidentielle. Une occasion rêvée d’instrumentaliser à nouveau cet enjeu de mémoire.

Alors que la seule solution pour avancer, c’est l’inverse : l’aborder de façon aussi dépassionnée que possible.

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