4 jours après le coup d’État militaire en Birmanie, les appels à la désobéissance civile se multiplient. On est tenté de ne donner aucune chance à cette résistance face à l’armée. Mais on peut aussi se demander si après tout, le putsch ne pourrait pas échouer. C’est le « monde d’après ».

De nombreux habitants de Rangoon protestent contre le putsch avec des concerts de casserole et des tee shirts à l'effigie d'Aung San Suu Kyi
De nombreux habitants de Rangoon protestent contre le putsch avec des concerts de casserole et des tee shirts à l'effigie d'Aung San Suu Kyi © AFP / STR / AFP

Sur le papier, c’est plié.

Tatmadaw a les clés. Tatmadaw, c’est le surnom de l’armée dans cette Birmanie qui revendique le nom de Myanmar, 54 millions d’habitants. C’est un peu comme en Égypte. Le régime est militarisé de longue date. 50 ans de junte militaire ont créé des habitudes et des outils.

L’armée, c’est 14% du budget national, un État dans l’État, la maîtrise des réseaux de contrebande, un nationalisme farouche et ethnique au profit de l’ethnie principale du pays. C’est aussi du matériel militaire moderne, russe et chinois. La capacité à réprimer y compris par le sang comme en 1988.  Et aucune peur du ridicule : comme cette arrestation de l’égérie Aung San Suu Kyi pour « détention de talkies walkies ».

L’armée c’est aussi un dictateur en puissance, Ming Aung Laing, un général sans état d’âme, ultra conservateur, maître d’œuvre de la répression contre la minorité musulmane des Rohingyas. Pas un tendre.

Et pour compléter le tableau, l’armée birmane possède un parrain puissant, la Chine. Pékin est le 1er investisseur en Birmanie, l’une des têtes de pont de son expansion vers le Sud et vers l’Ouest : port en eaux profondes, nouvelle zone économique, pipeline géant, projet de réseau 5G avec Huawei. Fait révélateur : pour la presse chinoise, il n’y a pas eu de putsch en Birmanie, uniquement 

« un remaniement ministériel en raison d’un déséquilibre dans les pouvoirs ».

Des casseroles contre le Diable

Rien de tout ça ne pousse à l’optimisme. Sauf qu’il y a donc des signes de résistance et l’armée ne s’y attendait peut-être pas. Elle misait sans doute sur la résignation d’une population qui a peur de la répression. La peur est là, c’est certain. Mais les appels à résister sont plus nombreux que prévus.

Depuis 48h, à la nuit tombée, des concerts de casserole se déclenchent aux fenêtres des immeubles de Rangoon la ville principale. Taper dans une casserole, en Birmanie, c’est aussi un rituel pour chasser le Diable, tout un symbole. Des avocats arborent le ruban rouge de la Ligue Nationale pour la Démocratie, le parti d’Aung San Suu Kyi. Des médecins et des infirmières posent en faisant un salut avec trois doigts levés, signe de résistance, ou bien avec une affiche « Le peuple refuse le coup d’Etat ». Sur Facebook, malgré les coupures d’Internet que cherche à imposer la junte militaire, des groupes se constituent ; l’un d’eux qui appelle à la désobéissance civile possède déjà 200.000 abonnés.

Pour afficher ce contenu Facebook, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d’utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

Et puis jusqu’à présent, il y a bien des arrestations, mais pas à ce stade de faits avérés de répression sanglante. C’est peut-être uniquement une question de temps, malheureusement ça va peut-être venir. Mais c’est peut-être aussi le signe d’une hésitation. Le signe que les militaires n’ont pas totalement partie gagnée. 

10 ans d'ouverture et de modernisation 

Alors pourquoi est-ce que cette fois l’opposition tiendrait et pourrait faire échouer le putsch ?

La première raison, c’est que nous sommes en 2021. Pas en 1962 lors du premier coup d’État. La Birmanie vient de connaitre 10 ans d’ouverture et de modernisation. Une ouverture sous surveillance des militaires mais une ouverture tout de même. Dans les grandes villes en particulier, les nouvelles générations ont découvert le monde extérieur. En particulier via les réseaux sociaux. Près d’un habitant sur 2 est sur Facebook. Sans oublier Instagram, WhatsApp. Le pouvoir va avoir un peu de mal à censurer totalement Internet. 

Et puis il y a donc le monde extérieur. Les Birmans savent que tout près de chez eux, il y a des mouvements de contestation similaires, à Hong Kong, en Thaïlande. On pourrait citer également la Biélorussie qui présente certains points communs : une mobilisation pacifique de la société civile contre un pouvoir illégitime mais soutenu par un grand parrain, ici la Chine, là bas la Russie. Les Birmans ont connaissance de tout cela.

Enfin, une mobilisation semble se dessiner à l’Onu. Son secrétaire général Antonio Gutteres se dit décidé, les mots sont forts, à « faire échouer ce coup d’État ». Les États-Unis version Joe Biden tiennent une occasion de tenir tête à la Chine. Et il y a de vraies négociations au Conseil de Sécurité qui vient de demander la libération de tous les détenus.

Ne nous leurrons pas : rien ne se produira sans l’aval chinois. Il faut donc que Pékin ait des garanties sur le maintien de son influence en Birmanie, même en cas de retrait des militaires. Ce n’est donc pas gagné et de beaucoup.

La voie est étroite, la chance minime. Mais elle existe.

Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.