Le décompte des votes se poursuit donc État par État et semble donner désormais, à cette heure, un léger avantage à Joe Biden. Mais au-delà de ce décompte à suspense, prenons du recul : la démocratie semble fragile, l’État de droit tremble sur l’un de ses piliers. C’est le "monde d’après".

Joe Biden et Donald Trump semblent tous deux décidés à revendiquer la victoire
Joe Biden et Donald Trump semblent tous deux décidés à revendiquer la victoire © AFP / MANDEL NGAN, ANGELA WEISS / AFP

On en parle régulièrement ici : c’est la célèbre théorie des trois pouvoirs en démocratie, et de la séparation de ces trois pouvoirs. L’exécutif, le législatif et le judiciaire. Ce concept développé par les philosophes des Lumières, Locke, Montesquieu.

Aujourd’hui, aux États-Unis, l’un de ces trois pouvoirs, c’est-à-dire l’exécutif, le président, est au bord de basculer dans l’abus de pouvoir. Les commentaires de Donald Trump, la nuit dernière, puis ce matin au réveil, témoignent d’un non-respect évident de la procédure électorale démocratique.

La situation est pourtant simple : tous les votes n’ont pas encore été dépouillés. Tant que ce n’est pas le cas, il n’y a pas de résultat. C’est simple comme bonjour. Mais Donald Trump ne l’entend pas de cette oreille : il laisse entendre que les derniers bulletins en cours de dépouillement sont quasiment truqués pour favoriser son adversaire. En fait, ces bulletins sont simplement ceux de grands centres urbains, où les Démocrates sont mieux implantés.

Le président américain avait menacé par anticipation de procéder ainsi. Mais la menace est une chose. Passer à l’acte est autre chose. C’est sidérant d’y assister. Donald Trump ne semble prêt à accepter le résultat que s’il lui est favorable. Le premier des pouvoirs, l’exécutif, est au bord d’un comportement insurrectionnel. Une attitude familière dans les régimes autoritaires non démocratiques. Sauf que nous sommes quand même aux États-Unis.

Les juges en première ligne

Et donc ça peut renvoyer la balle au troisième pouvoir, le judiciaire; c’est l’autre menace brandie par Donald Trump : multiplier les recours judiciaires contre ces dépouillements tardifs, et même saisir la Cour Suprême, ce qu’il n’a d’ailleurs pas le droit de faire directement.

Le président américain semble faire le pari que ce troisième pouvoir, le judiciaire, va lui obéir. En invalidant les votes qui lui sont défavorables dans les Etats-clés. Il le pense parce qu’il a réussi à nommer en quatre ans, trois juges conservateurs à la Cour Suprême. Et parce qu’au niveau des autres juridictions, par exemple les Cours d’appel, il a nommé ou fait nommer un quart des juges aujourd’hui en activité. C’est énorme.

L’une des hypothèses des prochaines heures, c’est la multiplication des recours contentieux à l’initiative du parti républicain. On se souvient de cette situation lors de l’élection de l’an 2000, sur la Floride, entre Bush et Gore. On peut se retrouver cette fois avec la même situation décuplée.

Et c’est donc là qu’on en arrive à la séparation des pouvoirs, cette clé de voûte de la démocratie. Le pouvoir judiciaire, s’il est saisi, va-t-il obéir au président, ou agir en toute indépendance. On est tenté de croire à la 2nde hypothèse : une affirmation d’indépendance, même si les dossiers arrivaient jusqu’à la Cour Suprême. L’instance judiciaire supérieure des États-Unis a manifesté sa liberté de penser à plusieurs reprises ces derniers mois en rendant des décisions qui ont déplu à Donald Trump : en faveur des droits de la communauté gay, en faveur des Dreamers, ces migrants illégaux entrés aux États-Unis en étant mineurs.

En tout état de cause, la Cour Suprême est censée valider le résultat de la présidentielle d’ici un mois. Le pouvoir judiciaire américain peut donc se retrouver avec la démocratie entre les mains.

Une armée légitimiste

Et si ce troisième pouvoir, au niveau local ou au niveau national, décrète une victoire de Biden ? Rien n’assure dans cette hypothèse que le pouvoir exécutif, Trump, accepterait malgré tout une défaite, tant le Président est dans une logique de refus, de déni de l’échec.

L’arbitrage final pourrait alors retomber mécaniquement sur deux autres corps constitués. Le premier, ce sont les partis politiques. Les républicains et les démocrates. Autrement dit, le deuxième pouvoir cette fois, celui qui contrôle la Chambre, le législatif. Le parti républicain, que Trump a mis à sa botte, serait-il prêt à basculer dans une attitude insurrectionnelle ? On a quand même du mal à le croire.

Et en dernière instance, il y a un autre corps constitué, c’est évidemment l’armée. Elle est très respectée, légitimiste et non insurrectionnelle aux États-Unis.

Alors évidemment, là on fait de la politique fiction. On n’en est pas du tout rendu au moment où l’armée aurait entre les mains les clés de la démocratie américaine, comme dans certains pays asiatiques ou africains. Mais le seul fait de se poser cette question, en dit long sur la situation, sur la fragilité de la démocratie dans les minutes, les heures et les jours qui viennent aux États-Unis.

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