C’est un endroit dont on parle rarement : le Groenland, tout au Nord, a voté hier. Élection remportée par un parti de gauche écologiste. Le résultat était scruté par les grandes puissances, car il va avoir des conséquences directes sur l’exploitation du sous-sol dans la région. C'est le monde d'après.

Pancartes électorales au Groenland sous la neige
Pancartes électorales au Groenland sous la neige © AFP / Emil Helms / Ritzau Scanpix / Ritzau Scanpix via AFP

D’habitude, quand les Groenlandais vont aux urnes, ça n’intéresse personne. Le choix de 57.000 personnes, la taille d’une ville comme Lorient ou Chambéry, sur un territoire immense de 2 millions de km2 à 85% composé de glace, ça ne captive pas les foules aux 4 coins de la planète.

Et il ne doit pas y avoir grand monde pour connaitre l’Inat Sisartut (répétez après moi). C’est le nom du Parlement au Groenland. En temps normal, tout au plus aurait-on fait une brève pour signaler que le vainqueur, l’écologiste Muté Egede, petite barbe et chemise à fleurs, va sans doute devenir à 34 ans le plus jeune premier ministre de la planète.

Mais cette fois-ci, l’Histoire est fascinante. D’abord, le vote s’est joué presque exclusivement sur un seul sujet. Pas les questions sociales ou d’éducation comme c’est généralement le cas là-bas. Non, sur un projet d’extraction de métaux rares et d’uranium, à Kvanefjeld, dans le Sud du pays. Un projet énorme : 700 emplois, 200 millions d’euros de recettes fiscales pour le Groenland, plus de 500 tonnes d’uranium extrait chaque année. Mais un projet controversé en raison de ses implications pour l’environnement.

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Il a fissuré le centre gauche au pouvoir depuis 40 ans, déclenché des élections anticipées. Et provoqué la victoire de la gauche écologiste derrière le slogan « Urani Naamik », Non à l’uranium. Avec 36% des voix, elle devrait former une coalition pour arrêter ce projet. Et rejoindre au passage les accords de Paris sur le climat.

L'environnement avant l'argent et l'indépendance

C'est un symbole du dilemme entre la protection de l’environnement et une certaine forme d’enrichissement économique. Le réchauffement climatique est 2 fois plus rapide dans cette région du Pôle Nord que partout ailleurs sur la planète. Et il rend plus facilement exploitable le sous-sol du Groenland.

On y a d’abord découvert des pierres précieuses, des rubis, des saphirs, puis un métal rare, de l’anorthosite. Aujourd’hui de l’uranium. Et il faut arbitrer. D’un côté, ce projet de mine de Kvanefjeld peut rapporter tellement d’argent au Groenland qu’il pourrait enfin réaliser son rêve : ne plus dépendre financièrement du Danemark, qui règle 1/3 de sa facture budgétaire. Et pouvoir ainsi prétendre enfin à une totale indépendance.

Mais d’un autre côté, il y a un prix à payer : la pollution; l’impact de déchets radioactifs de cette mine à ciel ouvert, sur les sols, les rivières, la faune, la santé; et l’effet économique en chaine sur les autres ressources du pays : la pêche, l’élevage, le tourisme.

Hier, les électeurs du Groenland ont donc tranché : l’environnement d’abord, quitte à ne pas pouvoir devenir indépendants tout de suite. C’est une fable : l’enrichissement n’est pas tout, la protection de la Terre passe avant. Ce dilemme, le Groenland n’est d’ailleurs pas le seul à y être confronté. On le voit aussi apparaître en Sibérie, en forêt Amazonienne, demain en Antarctique.

L'enjeu des métaux rares

Par dessus le marché toute la planète regarde, ce qui donne une dimension symbolique encore supplémentaire à cette histoire venue du Grand Nord. 

Le Groenland, comme toute la zone Arctique, suscite désormais les convoitises de toutes les grandes puissances. Ce territoire contient sans doute les plus grandes réserves au monde de « terres rares », ces 17 métaux essentiels pour les smartphones, les batteries de voitures électriques, les éoliennes, les nouvelles technologies militaires. Jusqu’à présent, ce marché est contrôlé à 95% par la Chine, parce que les coûts d’extraction y sont faibles. D’ailleurs, le projet de Kvanefjeld est initié par un conglomérat australien dont le premier actionnaire est chinois.

Et il n’y a pas que la Chine. 41 entreprises étrangères ont déjà des projets au Groenland : Britanniques, Canadiennes, Néo-zélandaises, Américaines. Vous vous souvenez peut-être qu’il y a 2 ans, Donald Trump, dans ce style qui n’appartient qu’à lui, avait même proposé de racheter tout le Groenland !

Il y a le sous-sol. Et puis il y a le transport maritime. La nouvelle route du Nord, libérée des glaces par le réchauffement, qui va raccourcir tous les trajets dans notre hémisphère. L’épisode récent du blocage du canal de Suez renforce l’attrait de cette nouvelle route. Le Groenland est idéalement placé

Mais quelques dizaines de milliers de Groenlandais viennent donc d’envoyer promener les grandes puissances en exprimant leur volonté de vouloir rester « maîtres chez eux ». Là encore, c'est une fable.

Les Goliath reviendront à la charge, ça ne fait aucun doute. Mais pour l’instant, David a marqué un point.

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