La guerre s’intensifie dans le Caucase, entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan avec des bombardements intenses sur l’enclave du Haut Karabakh. Les réactions internationales sont très révélatrices de plusieurs évolutions géopolitiques : le désengagement américain, l’impuissance européenne, l'ambiguïté russe.

Un habitant de Stepanakert montre les destructions provoqués par les bombardements sur le Haut Karabakh, le 6 octobre
Un habitant de Stepanakert montre les destructions provoqués par les bombardements sur le Haut Karabakh, le 6 octobre © AFP / Sputnik / Sputnik via AFP

La guerre dans le Haut Karabakh est une illustration évidente des changements d’équilibre en cours sur la planète.

Il y a bien eu, en ce début de semaine, un communiqué commun de Paris, Moscou et Washington pour appeler au cessez-le-feu. Les trois capitales sont réunies dans ce qu’on appelle « le groupe de Minsk » chargé de jouer les intermédiaires dans ce conflit vieux de 30 ans. Mais c’est quand même service minimum : une réaction tardive et pour l’instant inefficace.

Le contraste est saisissant avec la diplomatie pro-active de ce même groupe de Minsk il y a 4 ans, en 2016, lors de la précédente flambée de violence entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Entre temps, le monde a changé. Il n’y a plus d’arbitre capable de siffler la fin de la partie.

Les États-Unis aux abonnés absents

Les États-Unis d’abord. Ils sont aux abonnés absents. Leur représentant au sein du groupe de Minsk n’a même plus statut d’ambassadeur, tout un symbole. Le patron de la diplomatie US, Mike Pompeo se contente de renvoyer tout le monde dos à dos. Et Donald Trump ne connait sans doute pas l’Azerbaïdjan, si ce n’est qu’il voulait y faire construire une tour à son nom. En 2016 John Kerry (alors à la place de Pompeo) avait appelé directement les leaders arménien et azerbaïdjanais. On en est loin.

Washington est en phase de désengagement des affaires du monde. En Syrie, en Libye, avec l’OTAN. Et donc logiquement aussi dans le Caucase : inutile de compter sur les Etats-Unis.

L'Europe impuissante

Et l’Europe n’a pas pris le relais; La France est celle qui parle le plus fort, en condamnant, aujourd’hui encore, l’ingérence de la Turquie en soutien à l’Azerbaïdjan. Mais cette prise de position obéit en partie à des considérations intérieures compte tenu de l’importance de la diaspora arménienne en France. Et elle a pour seul effet, aux yeux de l’Azerbaïdjan, de discréditer Paris dans un éventuel rôle d’arbitre impartial.

L’Union Européenne, sur le papier, pourrait davantage jouer ce rôle. Mais dans la pratique, elle n’en est pas capable. Parce que les 27 Européens ne sont pas unanimes sur le sujet. Parce que l’Europe a beaucoup misé sur ses importations de pétrole (et un peu de gaz aussi) en provenance d’Azerbaïdjan. Et surtout parce que l’Europe reste faible sur le plan diplomatique. Elle n’a pas fait le deuil du retrait américain, elle ne se voit pas toujours pas comme une puissance politique (elle s’est même bâtie contre cette notion de puissance), elle n’a pas de défense commune.

Bref, l’Europe fait les gros yeux, mais n’a pas les moyens de ses ambitions. Ce n’est donc pas elle non plus qui va régler le conflit dans le Haut Karabakh.

La Russie embarrassée

Il reste le troisième acteur, le plus important dans la région, la Russie; c’est l’interlocuteur le plus légitime. Le Caucase, c’est la zone d’influence de Moscou. L’Arménie et l’Azerbaïdjan sont deux anciennes républiques de l’URSS. Et la Russie vend des armes des deux côtés, ce qui fait les affaires de son business militaro-industriel.

Seulement voilà, Moscou semble pris de court et embarrassé. Normalement, la Russie devrait plutôt soutenir l’Arménie, membre du même accord de sécurité. Mais Vladimir Poutine a sans doute plus de penchant pour le régime autoritaire de la famille Alyev en place en Azerbaïdjan, plutôt que pour le libéral Pachinian au pouvoir en Arménie. Du coup Moscou ne se décide pas à taper du poing sur la table. C’est peut-être une ambiguïté délibérée, une façon de jouer sur tous les tableaux.

Mais c’est peut-être aussi le signe d’une fragilité : la Russie est déjà accaparée sur d’autres fronts, la Syrie, la Libye, l’Ukraine, la Biélorussie. Résultat : la diplomatie russe n’arrive pas, pour l’instant à convaincre les deux belligérants de venir discuter à Moscou. La Russie ne parvient pas non plus à se poser en arbitre. 

On se résume : désengagement américain, impuissance européenne, ambiguïté russe. Voilà le monde de 2020, éclaté, multipolaire. Le Haut Karabakh en est l’appartement témoin, et la victime. Conséquence : forcément, de nouveaux acteurs en profitent, en premier lieu la Turquie, qui assume son implication dans le conflit. Et à l’arrière-plan, Iraniens et même Chinois surveillent certainement l’affaire avec attention.

Ça veut dire aussi, que faute d’arbitre légitime, il n’y a personne pour stopper les belligérants dans leurs ardeurs nationalistes. Ça n’incite pas à l’optimisme.

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