C'est un symbole pesant : la présidente de la commission européenne Ursula von der Leyen reléguée mardi sur un canapé pendant que son homologue du Conseil Européen Charles Michel trônait avec le président turc Recep Erdogan. La Turquie est dénoncée pour son sexisme. Une critique un peu facile. C'est le monde d'après.

Ursula Von der Leyen désemparée devant la situation la réléguant sur le sofa
Ursula Von der Leyen désemparée devant la situation la réléguant sur le sofa © AFP / AFP / TURKISH PRESIDENTIAL PRESS SERVICE

Le moment est estomaquant, il faut bien le dire.

Les trois dirigeants entrent dans une vaste pièce du palais présidentiel, sous le regard du portrait de l’ancien président turc Kemal Atatürk, l’homme qui, soit dit en passant, a donné le droit de vote aux femmes en 1934. Il y a deux fauteuils au centre de la pièce. Deux pour trois. Charles Michel et Reçep Teyip Erdogan s’y installent naturellement, devant les caméras.

Ursula von der Leyen est interloquée. On l’entend murmurer "Hmm"... Et faire un signe des bras qui veut dire : "Et moi ? Je m’installe où ? Vous vous moquez de moi ou quoi ?" En langage moins de 30 ans, elle aurait dit : "What the fuck ?" Et elle finit par s’asseoir sur le sofa, un peu plus loin sur le côté, comme un ou une sténo, aide de camp, secrétaire. Faites votre choix.  

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Gérer mes choix

Le message est lourd de sexisme. Surtout au moment où l’Europe reproche à la Turquie d’être sortie de la convention de lutte contre les violences faites aux femmes. L’incident a déclenché un déluge de critiques contre la Turquie. De la part du porte-parole d’Ursula von der Leyen. Et plus globalement dans la classe politique européenne, en France par exemple, Anne Hidalgo à gauche ou Xavier Bertrand à droite.

Mais les images sont trompeuses. En fait la Turquie a suivi à la lettre l’ordre protocolaire établi par l’Union Européenne elle-même lors des déplacements à l’étranger. Ça n’a peut-être pas déplu à Erdogan de se retrouver dans cette configuration mais il n’en est pas le premier responsable. Et il y a suffisamment de critiques fondées à formuler à l’endroit de la Turquie pour ne pas s’empêtrer dans un mauvais procès

Le silence troublant de Charles Michel

Autrement dit, balayons plutôt devant notre porte. Plutôt que de critiquer la Turquie, on ferait mieux de se demander pourquoi le président du Conseil Européen Charles Michel n’a rien fait. Il y a même une ambiguïté sur les consignes données par son équipe protocolaire à lui. Elle semble bien avoir signifié aux Turcs qu’il avait préséance sur Ursula von der Leyen. C’est donc en partie voulu, même si ce soir, Bruxelles se dédouane en dénonçant des difficultés d’accès aux lieux des rencontres officielles pendant la préparation.

Reste de toutes façons, l’instant T. sur les images, on voit bien que les regards de Charles Michel et d’Ursula von der Leyen se croisent. Le premier capte forcément la sidération et la demande de la deuxième.

Il aurait alors pu donner son fauteuil à la présidente de la commission et aller prendre la place sur le sofa. Dans un double geste de galanterie, et de message à Erdogan : en Europe, la femme est l’égale de l’homme. Il aurait pu aussi tout simplement jouer le malentendu, demander un fauteuil supplémentaire, le tout avec un sourire pour éviter le malaise. 

En ayant à l’esprit la dernière rencontre de ce type. Il la connait forcément. C’était il y a 3 ans à Bruxelles (les images d’archives en témoignent) : il y avait alors trois fauteuils égaux, à l’époque destinés à Donald Tusk et Jean-Claude Juncker pour l’Europe, et à Erdogan déjà pour la Turquie. Mais c’était… 3 hommes !

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Gérer mes choix

Charles Michel n’a rien fait. Et aujourd’hui, il se justifie en disant avoir voulu éviter d’aggraver la situation, cherché à privilégier les débats de fond, la substance. C’est un argument de peu de poids face à la portée d’un symbole.

Amateurisme et naïveté des Européens

Donc c’est une mauvaise affaire pour l’Union Européenne. Tout y est.

  • L’amateurisme : les équipes protocolaires respectives des deux dirigeants européens ne se sont pas parlées et n’ont pas tout vérifié en amont. 
  • La rivalité interne : l’épisode est révélateur de la concurrence entre dirigeants de l’Union, même s’ils s’en défendent. Et du coup on ne sait toujours pas qui parle au nom de l’Europe. Quel est son numéro de téléphone, pour reprendre la formule prêtée à l’Américain Henry Kissinger, il y a 50 ans.
  • Enfin la naïveté : la sous-estimation de la portée symbolique de cette image, et de son éventuelle utilisation par Erdogan qui devait boire du petit lait. Cette même naïveté qui avait vu le chef de la diplomatie des 27, Josep Borrell, être humilié à Moscou il y a 2 mois, par son homologue russe Sergueï Lavrov annonçant en pleine conférence de presse commune l’expulsion de diplomates européens. C’est du même tonneau.

Il y a pourtant tellement de sujets importants à régler avec la Turquie : sur les migrants, le gaz, l’OTAN, la Syrie, la Libye, les droits de l’homme.

Mais l’Europe ne sera pas crédible dans sa quête de puissance tant qu’elle fera preuve d’autant d’amateurisme, de naïveté, de manque d’unité. Pour jouer dans la cour des grands, il faut en maîtriser les codes. Sinon on se fait humilier.

Contact