C’est une tentation dans les armées, avec le recours aux mercenaires, et une tentation dans les médias, avec le recours aux pigistes. Le Prix Bayeux des correspondants de guerre donne l'occasion de s'interroger sur cette évolution préoccupante. C'est le monde d'après.

Restes de bombes à fragmentation après de nouveaux affrontements au Haut Karabakh
Restes de bombes à fragmentation après de nouveaux affrontements au Haut Karabakh © AFP / ONUR COBAN / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Commençons par les armées. 

Nous avons sous les yeux une illustration de cette évolution : la présence de nombreux combattants syriens dans le conflit du Haut Karabakh, dans le Caucase. A priori, ils n’ont rien à faire là, mais de multiples témoignages confirment leur présence : sans doute entre 1000 et 2000 hommes. Avec déjà une trentaine de morts dans leurs rangs. Ils combattent aux côtés de l’armée régulière azerbaïdjanaise et ils sont payés par la Turquie. Emmanuel Macron les qualifie de djihadistes. Ce sont plus prosaïquement des mercenaires, venus d’Alep ou de Idlib en Syrie, attirés par la solde : entre 1300 et 2000 dollars. On les a vus à l’œuvre, auparavant, au Kurdistan et en Libye.

C’est le dernier avatar d’une évolution en cours depuis 20 ans : les États délèguent le « sale boulot » à des forces privées, qui se substituent aux armées. La Russie fait la même chose avec les mercenaires de la société Wagner, présents en Ukraine, en Libye ou en Centrafrique. Une société tenue par un proche de Poutine, Evgueni Prigojine. Et les États-Unis ne sont pas en reste, depuis le recours à l’entreprise Blackwater en Afghanistan ou en Irak dans les années 2000.

Pour les États, l’intérêt de cette sous-traitance est double :

  • Limiter le coût politique provoqué par les pertes humaines de soldats des armées régulières.
  • Et pouvoir se dédouaner de toute responsabilité en cas d’exaction de ces milices.

Le risque du renoncement aux terrains de guerre

Les médias ont la même tentation de la sous-traitance de la guerre; ça se traduit, dans le fonctionnement médiatique, par le recours à des pigistes, des journalistes non-salariés (*au sens directement salariés comme des staff en contrat à durée indéterminée). Ce ne sont évidemment pas des mercenaires. Mais ils sont l’incarnation d’une même logique de sous-traitance. Et cette logique, présente depuis longtemps avec les free-lances, s’est accentuée, à partir des années 2000.

Pourquoi ce choix ? Pour trois raisons.

  1. Comme pour les armées, le coût symbolique de la perte de vie humaine est devenu moins acceptable socialement. Donc surtout ne pas perdre un employé directement salarié. Cynique mais réel.

  2. Le cout économique d’un pigiste sur un terrain de guerre est souvent moindre que celui d’un journaliste staff en CDI, qui bénéficiera d’une meilleure couverture en assurance, et d’une prise en charge systématique de ses frais de traducteur ou de fixeur.

  3. La pression s’est accrue sur les rédactions de la part des pouvoirs politiques qui veulent éviter d’avoir à gérer des opérations délicates de rapatriement. Par exemple le Quai d’Orsay incite vivement les médias français à retirer aujourd’hui leurs journalistes du Haut Karabagh. Ca peut se comprendre.

Tout ça n’empêche pas un certain nombre de médias de continuer à envoyer en priorité des staff sur les terrains de guerre. C’est le cas à Radio France : vous entendez en ce moment Claude Bruillot dans le Caucase. Mais de nombreux médias renoncent.  Et préfèrent, soit traiter à la jumelle via les réseaux sociaux (un renoncement à notre métier), soit recourir à des pigistes. Indice révélateur : sur les 49 journalistes morts sur le terrain l’an dernier, tous étaient des journalistes locaux, pas envoyés de l’étranger.

Continuer à regarder la guerre en face

Le risque numéro un engendré par cette sous-traitance, c’est un danger accru.

D’un côté, les mercenaires vont, moins encore que des soldats réguliers, faire la distinction entre l’ennemi et la presse qui est là pour témoigner. De l’autre, les pigistes, parfois inexpérimentés, peuvent être tentés d’aller trop loin, de courir un risque trop élevé pour vendre un sujet aux rédactions. Entendons-nous bien : nombre de nos confrères pigistes sont excellents. Mais ils dépendent financièrement de leur capacité à trouver un sujet « vendable ». Et chez les photoreporters en particulier, ça peut être compliqué.

Cela dit, ces 5 dernières années, il y a quand même eu des progrès. Avec la mise en place de formations aux conflits en zones de guerre, prises en charge par les médias et dont les pigistes peuvent bénéficier. Nos confrères de France Médias Monde, par exemple, ont pris cette initiative. On peut aussi citer la BBC, ou des fondations comme le Rory Peck Trust. Du matériel de protection est également fourni, plus qu’avant, aux pigistes. Par exemple, Reporters sans Frontières vient d’envoyer une dizaine de gilets pare-balles au Caucase.

Donc les choses avancent. Mais tout de même, cette tentation de la sous-traitance de la guerre laisse une drôle d’impression. Comme si on voulait se persuader que les conflits armés, avec leurs horreurs, appartiennent à un monde parallèle qu’on ne veut pas vraiment regarder en face.

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