Récompensé par le Nobel de la Paix en 2019 pour avoir mis fin au conflit avec l’Éythrée, Abiy Ahmed vient de lancer une offensive militaire contre la région dissidente du Tigré, au nord du pays. Une dangereuse escalade sur fond de tensions ethniques, qui pourrait faire basculer l’Éthiopie dans la guerre civile.

Celui qui a mis fin à trois décennies de conflit avec l’Érythrée, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, conduit désormais une opération armée dans son propre pays.
Celui qui a mis fin à trois décennies de conflit avec l’Érythrée, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, conduit désormais une opération armée dans son propre pays. © AFP / Minasse Wondimu Hailu / Anadolu Agency

Souvenez-vous du vent d’espoir qui soufflait sur l’Éthiopie il y a encore un an. Après trois décennies de conflit avec l’Érythrée, le jeune Premier ministre Abiy Ahmed, à peine arrivé au pouvoir, venait de signer un accord de paix historique avec son voisin érythréen, et dévoilait un ambitieux calendrier de réformes politiques pour son pays.

Applaudissements de la communauté internationale, visite officielle d’Emmanuel Macron à Addis Abeba au printemps 2019, et, à l’automne dernier, ce prix Nobel de la Paix en forme de consécration précoce… Tout semblait lui sourire. C’était il y a un an, mais cela semble une éternité.

Aujourd’hui, Abiy Ahmed ressemble davantage à un chef de guerre qu’à un diplomate. Il a beau se défendre, en disant que l’offensive qu’il vient de déclencher dans le Tigré sera terminée sous peu, qu’il s’agit d’une simple opération de maintien de l’ordre, que l’Éthiopie ne sombrera pas dans le chaos : rien de tout cela n’est certain. Au fil des jours, le pays d’enfonce dans l’incertitude. Les combats auraient déjà fait des centaines de morts. Et le conflit menace de basculer dans la guerre civile, comme si l’Éthopie était rattrapée par ses vieux démons.

Fragile équilibre

En réalité, ce conflit mijote depuis des mois. Un conflit inter-ethnique, comme souvent dans l’histoire éthiopienne. L’équilibre est fragile dans ce pays de 110 millions d’habitants, l’un des plus peuplés du continent africain, véritable mosaïque d’ethnies. Pour comprendre ce qui se joue, il faut savoir qu’Abiy Ahmed est issue de l’ethnie majoritaire Oromo, qui a très longtemps été tenue à l’écart du pouvoir.

Lorsqu’il prend les rênes du pays en 2018, sa première décision est d’écarter le parti d’inspiration marxiste qui a monopolisé le pouvoir pendant des décennies : le TPLF, le "Front de libération du peuple du Tigré". Le Tigré, précisément, cette région du nord de l’Ethiopie qui se retrouve aujourd’hui dans l’œil du cyclone. Depuis deux ans, le TPLF s’est replié sur ses bases pour ruminer sa mise à l’écart et préparer sa revanche. Ces derniers mois, les tensions se sont aggravées avec le pouvoir central, jusqu’à la décision en septembre d’organiser un scrutin régional dans le Tigré, malgré le refus d’Addis Abeba, qui a reporté les élections pour cause d’épidémie de Covid-19.

Depuis, la région menace de faire sécession, l’armée tigréenne montre ses muscles – une armée très expérimentée, bien équipée, forte de 250 000 hommes. Ce sont des raids menés par le Tigré contre des bases militaires fédérales qui ont mis le feu aux poudres, et poussé l’armée éthiopienne à lancer cette vaste offensive. 

Croisée des chemins

Depuis les combats font rage, malgré les appels à la retenue de la communauté internationale. Que peut-il se passer maintenant ? De deux choses l’une. Ou bien il s’agit d’une stratégie de la part du Tigré pour se faire entendre, obtenir l’ouverture de négociations qui lui permettraient de revenir dans le giron du pouvoir. Dans ce cas, au délà de cette démonstration de force, la situation pourrait se calmer et le gouvernement reprendre le contrôle de la situation.

Ou bien, deuxième hypothèse – plus pessimiste – l’escalade se poursuit, les affrontements dégénèrent et l’armée fédérale commence à se diviser. Des soldats d’ethnie tigréenne au sein de l’armée auraient déjà commencé à faire défection pour rejoindre l’autre camp, selon les observateurs de l’International Crisis Group. Dans ce cas, le risque de guerre civile est réel, avec la menace de voir les pays voisins (Érythrée, Soudan), se retrouver impliqués à leur tour. C’est donc non seulement l’Éthiopie, déjà fragile, qui se retrouverait déstabilisée, mais aussi toute la région de la corne de l’Afrique. 

Contact