En Turquie, la situation politique est tendue en raison de la contestation des étudiants depuis maintenant plus d’un mois. Le président turc Erdogan répond par la répression. Et on est tenté de le comparer à Poutine face à Navalny. Mais sa marge de manœuvre est plus réduite. C'est "le monde d'après".

Les forces de sécurité ont arrêté plusieurs manifestants à l'université du Bosphore dès le 4 janvier
Les forces de sécurité ont arrêté plusieurs manifestants à l'université du Bosphore dès le 4 janvier © AFP / Bulent Kilic / AFP

Sur le papier, les deux hommes ont beaucoup de points communs.

D’abord, ils sont donc confrontés à une contestation dans les rues. En Turquie, tout est parti de l’université du Bosphore à Istanbul, quand Erdogan a choisi d’y nommer, par un décret publié en pleine nuit, un nouveau recteur à sa botte mais sans compétence universitaire. Depuis, les étudiants ne décolèrent pas. La contestation a gagné les universités d’Ankara, la capitale et 2ème ville du pays. Le soir on entend des concerts de casserole en soutien aux étudiants.

Et comme Poutine, Erdogan répond par la répression : plus de 600 arrestations en un mois, des tireurs d’élite postés sur les toits aux alentours de l’université, de la censure sur les réseaux sociaux, une assimilation des étudiants tantôt à des « terroristes », tantôt, je cite, à des « dégénérés LGBT ». Et bien entendu refus catégorique de remettre en cause la nomination du nouveau recteur. Rappelons qu’après le putsch raté de 2016, Erdogan avait déjà fait arrêter des dizaines de milliers de personnes.

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Ce n’est pas une surprise. Erdogan et Poutine ont le même type de logiciel : nationalisme exacerbé, rêves de grandeur, révisionnisme historique, instrumentalisation de la religion à des fins politiques (l’islam en Turquie, le christianisme orthodoxe en Russie). 20 ans au pouvoir pour Poutine, 18 ans pour Erdogan.

Contre le sultan 

Il est donc tentant de les mettre dans le même sac et pourtant ce n'est pas pareil: Erdogan parait plus fragile.

La première différence c’est que, malgré cette répression féroce, l’aspiration démocratique est plus implantée en Turquie, plus embryonnaire en Russie.

« Vous n’êtes pas notre sultan, nous ne sommes pas vos sujets, nous ne baisserons pas les yeux »

Voilà ce qu’écrivent des étudiants turcs dans une lettre ouverte au président Erdogan.

En Russie, le parti de Poutine contrôle tous les leviers du pouvoir. En Turquie, l’opposition détient les deux plus grandes villes du pays, Istanbul et Ankara, avec deux maires Ekrem Imamoglu et Mansur Yavas très engagés dans la lutte contre la corruption. Ils pourraient l’un comme l’autre constituer des rivaux crédibles lors de la prochaine présidentielle face à Erdogan dans deux ans. A ce jour, l’AKP, le parti du président turc, ne se situe qu’entre 30 et 40% des intentions de vote. 

Ajoutons des ingrédients supplémentaires :

  • La Turquie possède encore une société civile structurée avec de nombreuses associations, 
  • La moitié de la population a moins de 30 ans, 
  • Les réseaux sociaux sont un vecteur majeur de mobilisation, 
  • Et la religiosité prônée par Erdogan est plutôt en recul dans le pays.

L’université du Bosphore, de Bogazici comme on l’appelle en Turc, est une sorte de partie émergée de l’iceberg : un symbole depuis un siècle et demi d’une Turquie faite aussi de pluralisme, de contestation, de laïcité.

Une économie dans le rouge

Cette Turquie existe toujours, malgré l’autoritarisme répressif d’Erdogan sauf que cette Turquie a peur de la répression. Et c’est là où l’Occident a un rôle à jouer parce que nous possédons plus de leviers que sur la Russie. C’est la seconde différence.

La Turquie a besoin des Européens et des États-Unis. Elle ne peut pas compter sur Moscou, qui est un faux ami. Bien sûr, les Occidentaux, l’Otan a besoin de la Turquie, et a donc tendance à passer l’éponge sur son indiscipline, on l’a vu en Méditerranée, en Libye, en Syrie.

Mais c’est vrai aussi dans l’autre sens. Erdogan a besoin du matériel militaire américain, et Biden sera sans doute plus dur en affaire que Trump sur le sujet. Il a besoin aussi des investissements économiques européens. C’est pour cette raison qu’il y a un mois, il a soudainement tourné casaque en affirmant vouloir se rabibocher avec l’Ouest.

L’affaire est simple. 40% des exportations turques sont à destination de l’Union Européenne. Et l’économie turque est dans le rouge : 25% de chômage chez les jeunes, un pouvoir d’achat qui a baissé de 40% en trois ans, une monnaie nationale, la livre, qui a perdu 25% de sa valeur en un an. Et des partenaires européens qui hésitent à investir : Volkswagen, par exemple a renoncé l’an dernier à ouvrir une usine en Turquie.

Erdogan n’a pas le choix. En face, les Européens n’ont donc pas à avoir d’états d’âme : il faut utiliser ce levier au maximum pour défendre la liberté de pensée en Turquie. Erdogan n’est pas Poutine. Il aura sans doute plus de mal à rester au pouvoir jusqu’à la Saint Glinglin.

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