La Commission européenne présente demain son projet de régulation du numérique, en particulier les GAFAM, Google Amazon Facebook Apple et Microsoft. Au même moment, les États-Unis décident d’engager des procédures anti trust contre ces géants. Mais cette mobilisation est tardive. C'est le monde d'après.

Plusieurs services de Google ont connu une panne sérieuse ce 14 décembre
Plusieurs services de Google ont connu une panne sérieuse ce 14 décembre © AFP / LAURIE DIEFFEMBACQ / BELGA MAG / Belga via AFP

Ce sont des ogres. Des ogres dont la taille ne cesse de croitre.

Et ça s’est encore accéléré avec la pandémie de Covid : l’économie numérique est le grand gagnant de l’année écoulée. La capitalisation boursière des 5 géants a doublé en 12 mois, pour atteindre 8000 milliards de dollars. C’est 4 fois plus que l’ensemble du CAC 40, les 40 plus grosses entreprises françaises. Amazon, on le sait, a explosé les compteurs. Facebook (ou l’une de ses filiales) est utilisé quotidiennement par une personne sur trois, sur la planète. Les chiffres sont vertigineux.

Mais ce n’est pas seulement une histoire de chiffres. C’est aussi une histoire de présence dans nos vies. Nos vies professionnelles : le télétravail a mis les outils numériques au centre de nos activités. On le mesure par exemple aujourd’hui avec la panne qui a affecté tout à l’heure Google. Et bien sûr nos vies personnelles : les réseaux sociaux possèdent plus de données et d’informations sur chacun de nous que les États ou les pouvoirs publics.

Ça conduit forcément à s’interroger sur le poids politique de ces géants. Que ce soit à leur corps défendant : l’utilisation, par des tiers, de leurs tuyaux et contenus et à des fins complotistes ou haineuses. Ou que ces géants s’arrogent l’autorité pour dire le bien : c’est Twitter censurant Donald Trump. Saluer cette démarche anti « fake news » n’empêche pas de s’interroger en même temps sur ce pouvoir exorbitant.

Procédures judiciaires américaines et régulation européenne

Bref il est grand temps de légiférer : le réveil sonne et il est plus que temps. La coïncidence, des deux côtés de l’Atlantique, est en effet saisissante.

La semaine dernière, aux États-Unis, la commission de la concurrence américaine (la FTC) a déclenché deux procédures contre Facebook, avec l’appui de 48 (oui j’ai bien dit 48) Etats ou territoires du pays. La plainte entend dénoncer un abus de position dominante avec le rachat, par Facebook, d’Instagram et de WhatsApp. Et le même reproche pourrait être fait à Google avec le rachat de YouTube.

Ces absorptions, écrit la commission, visent à éliminer des concurrents, et à étouffer l’innovation. La procédure, soutenue des deux côtés de l’échiquier politique, pourrait conduire à des procès dès l’an prochain. C’est une petite révolution.

Dans le même temps, voici donc que l’Europe passe à l’acte. Avec la présentation demain par la commission de deux textes qui visent à encadrer les activités des géants du numérique. Le commissaire Thierry Breton en a dévoilé une partie ce matin sur France Inter. Il s’agit à la fois de limiter, là aussi, les atteintes à la libre concurrence, et de contraindre les opérateurs à retirer les contenus illicites (l’apologie du terrorisme, le racisme, ou la pédopornographie).

Le tout avec, un vrai pouvoir de sanction, qui pourrait atteindre jusqu’à 6%, voire 10% du chiffre d’affaires de ces entreprises. Là aussi, il est plus que temps de se donner les moyens de sanctionner.

Dérive totalitaire et risque économique

Mais il est peut-être trop tard parce que ces géants sont devenus plus forts que les pouvoirs publics : à la fois outils de soft power, piliers de l’économie moderne, et régisseurs de nos vies, avec notre assentiment. 

Et surtout la dérive a commencé puisqu’ils se mettent parfois au service d’Etats totalitaires, on le voit par exemple au Vietnam, où Facebook et Google accompagnent la censure politique. Et puis il ne faut pas sous-estimer le risque économique : ces géants ne sont pas à l’abri d’un coup de bambou. Souvenez-vous, il y a quelques années, on disait des grandes banques, de la même manière, qu’elles étaient "too big to fail", trop grandes, trop structurantes pour s’effondrer. On a vu la suite en 2008.

Pour toutes ces raisons, les démocraties ont le devoir de s’attaquer au sujet. Faire pression, par exemple, pour obtenir des GAFAM qu’ils avertissent avant toute évolution de leur algorithme, leur secret de fabrication, qui est aussi la clé de leur contrôle du marché. C’est ce que préconise en France le conseil d’analyse économique. 

Les gouvernements ont un atout et ils doivent l’utiliser : c’est la demande de régulation et d’interventionnisme public, c’est une autre conséquence de la pandémie de Covid.

Donc mieux vaut tard que jamais : il est encore temps de s’attaquer à cette régulation du numérique. Même s’il est déjà Minuit moins 5. 

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