C’est une première depuis près de 40 ans : des négociations entre Israéliens et Libanais. En l’occurrence au sujet des réserves gazières offshore, au large des côtes des deux pays. On peut donc se demander si l’appât du gain ne peut pas conduire ces deux ennemis à faire la paix. C’est le "monde d'après".

La première séance de négociations s'est déroulée sous haute surveillance des forces d'interposition de l'ONU au Liban
La première séance de négociations s'est déroulée sous haute surveillance des forces d'interposition de l'ONU au Liban © AFP / Ali Abdo / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

La réunion n’a duré qu’une heure, en fin de matinée, dans le village de Naqoura, à la frontière entre les deux pays. Et le prochain rendez-vous n’aura lieu que dans 15 jours. Mais tout de même : quel symbole ! Prenons la mesure de ce moment, même bref : deux délégations israélienne et libanaise, dans la même pièce. Alors que les deux pays sont toujours, théoriquement, en guerre. La dernière rencontre de cette nature remonte à … 1983 !

Les ennemis se parlent donc, pour une raison simple : ils veulent se partager le gâteau gazier. Et en particulier un champ offshore très prometteur situé au large de leurs côtes respectives, sur une zone de 860 km2. Elle est intégralement revendiquée par le Liban, partiellement revendiquée par Israël. L’enjeu est colossal : des milliards, et de l’autonomie énergétique. Ça vaut le coup de chercher un compromis de démarcation, d’autant que pendant ce temps, ailleurs en Méditerranée, sur le même sujet, ça s’agite : Égyptiens, Grecs, Chypriotes, Turcs, tous sont sur les rangs.

Pour le Liban en particulier, l’enjeu est majeur puisque le pays est en faillite : inflation de plus de 100%, plongeon de la monnaie, pauvreté exponentielle, endettement l’un des plus élevés au monde, etc. Il y a donc urgence à trouver des garanties auprès des créanciers : le gaz peut être cet atout qui sauve la mise.

Les États-Unis au cœur de la médiation 

Ce n’est pas uniquement une histoire de gros sous. Il y a aussi un contexte géopolitique favorable, pour deux raisons.

Premièrement, la pression diplomatique américaine est forte. La diplomatie version Trump a des défauts mais pas tous. En l’occurrence, elle joue un rôle central depuis de longs mois pour faire s’asseoir Libanais et Israéliens à une même table. C’est d’ailleurs un diplomate américain qui dirigera la prochaine réunion le 28 octobre. Washington applique sur ce sujet la même stratégie que celle au cœur du rapprochement entre Israël et les Émirats Arabes : priorité aux intérêts économiques.

Et puis les Etats-Unis exercent aussi une forte pression sur les mouvements chiites libanais, Hezbollah et Amal, qui jusqu’à présent avaient toujours mis leur veto à de telles négociations avec les Israéliens. Les sanctions économiques américaines très ciblées sur certaines personnalités chiites, comme l’ancien ministre des Finances Ali Hasan Khalil, font leur effet.

Ça nous conduit à la deuxième raison : le Hezbollah est affaibli. Depuis un an, il est, comme les autres partis libanais, contesté, critiqué par la population, soupçonné de corruption. Qui plus est, l’Iran, son soutien principal, est aussi en difficulté, donc l’aide venue de Téhéran a baissé de volume. Résultat : le Hezbollah s’est résolu à accepter cette discussion. Officiellement il la critique mais il ne l’a pas empêché. C’est déjà beaucoup.

Contentieux offshore et contentieux terrestre

La paix devient-elle possible pour autant entre ces ennemis jurés ? On n’en est pas là. Il ne faut pas rêver non plus.

D'abord, il ne faut pas sous-estimer les plaies habituelles du Liban, à commencer par l’incapacité maladive des différentes factions et confessions à se mettre d’accord dans l’intérêt supérieur du pays. Chassez le naturel, il revient au galop. Emmanuel Macron en fait l’expérience : son plan pour le Liban est toujours dans l’impasse. 

Et puis tous les parrains étrangers ne sont pas bien intentionnés. L’Iran n’a aucun intérêt à une réconciliation libanaise avec Israël. Et l’Arabie Saoudite n’est certainement pas disposée à laisser le Hezbollah tirer les marrons du feu.

Enfin et surtout, quand bien même dans un élan de réconciliation façon Bisounours, il y aurait un accord sur le gaz offshore, il restera l’autre contentieux : celui sur les frontières terrestres. En particulier sur la zone contestée des fermes de Chebaa, avec en filigrane la question clé du désarmement du Hezbollah. Le mouvement chiite dispose d’un arsenal considérable. Et depuis la guerre de 2006 contre Israël qui avait fait 1200 morts côté libanais, de nombreux civils, au Liban Sud, voient dans le Hezbollah une protection contre l’État hébreu.

On est donc loin du compte. Et les obstacles seront nombreux. Mais avec cet embryon de négociations sur le gaz, il y a, pour la première fois, une lueur au bout du tunnel.

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