Hier, les grands électeurs américains ont confirmé la nette victoire de Joe Biden à la présidentielle aux États-Unis. D’ici à l’investiture, il lui reste un mois pour compléter son équipe. Mais les nominations effectuées jusqu'ici sont troublantes: c'est le retour de l'élite de Washington. C'est le monde d'après.

Lloyd Austin, ex général et membre du "board" d'une grosse entreprise de l'armement, a été choisi par Joe Biden pour diriger le Pentagone
Lloyd Austin, ex général et membre du "board" d'une grosse entreprise de l'armement, a été choisi par Joe Biden pour diriger le Pentagone © AFP / CHIP SOMODEVILLA / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Au premier coup d’œil, c’est séduisant : 

  • La parité : autant de femmes que d’hommes, avec des femmes sur des postes à responsabilité, Janette Yellen aux Finances, Avril Haines à la Direction du Renseignement ; 
  • La diversité ethnique : des Noirs (Lloyd Austin au Pentagone, Linda Thomas Greenfield à l’ONU), des latinos (Alejandro Mayorkas à la Sécurité intérieure) ;
  • Et de l’expérience, de la compétence : par exemple Antony Blinken à la diplomatie.

On se dit que tout ça va nous changer de la cacophonie testostéronée du mandat de Trump.

Mais à y regarder de plus près, il y a des faits troublants. Le plus marquant, c’est que bon nombre de ces futurs ministres travaillaient ces dernières années pour un même cabinet de conseil, West Exec, ou pour un même think thank, le Center for Strategic and International Studies. Deux institutions très liées à l’univers de la Défense. West Exec en particulier, qui se prévaut d’être installé juste à côté de la Maison Blanche, a conseillé plusieurs entreprises spécialisées de fabrication de drones ou d’intelligence artificielle.

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Encore plus saisissant : le cas de Lloyd Austin, pressenti pour diriger le Pentagone. Ancien général à la retraite, ce serait le premier afro-américain à diriger l’armée. Sauf qu’il siège au Conseil d’administration de Raytheon, l’un des plus gros industriels américains de l’armement, pourvoyeurs d’armes notamment de l’Arabie Saoudite dans sa guerre au Yémen.

Le retour des élites made in Washington

Bien entendu, il est cohérent d’aller chercher les compétences là où elles se trouvent. Mais ça pose deux soucis: un de forme, un de fond.

Le premier souci, de forme, c’est la relative opacité de cette affaire. Ce n’est pas comme au Royaume-Uni où l’opposition forme, en toute transparence un Shadow Cabinet : un cabinet fantôme. On sait ainsi en permanence qui serait aux manettes à quel poste en cas d’alternance.

En l’occurrence, si la presse américaine, en particulier le New York Times, n’avait pas enquêté sur le profil de ces conseillers, on n’aurait peut-être jamais réalisé qu’ils travaillaient tous au même endroit.

C’est embêtant sur la scène politique intérieure américaine. Pourquoi ? Parce que ça va alimenter toute la rhétorique de Trump et des conspirationnistes :

  • Sur le thème « On nous cache des choses » : il y a un grand complot, un club qui dirige le monde avec des intentions cachées ; 
  • Et sur le thème : c’est le retour au pouvoir des élites de Washington, ce qu’on surnomme là-bas « le blob », ces élites réputées coupées du monde réel, de l’Amérique Profonde, ces élites dont le rejet explique en partie l’échec d’Hillary Clinton il y a 4 ans.

Bref, c’est pain bénit pour le discours des Trumpistes. Il va falloir que cette équipe Biden obtienne des résultats spectaculaires pour désamorcer ce discours.

Le poids du lobby de l'armement

Ça c’est pour la forme, le soupçon d’opacité. Et puis il y a donc le fond, et là c’est le soupçon de conflit d’intérêts avec ces sociétés privées très impliquées dans le marché de l’armement. Et ça nous concerne puisqu’il y a des conséquences possibles sur la scène internationale.

Comment le futur patron du Pentagone Lloyd Austin pourra-t-il faire abstraction des milliards de dollars de contrats de son ex entreprise Raytheon, via par exemple la guerre au Yémen ? Rappelons aussi que Joe Biden, en son temps, était favorable à l’intervention militaire en Irak. Donc la question logique, c’est : peut-il y avoir un regain d’interventionnisme militaire américain, avec quelques guerres à la clé ? On l’a déjà souligné ici, Trump a beaucoup de défauts, mais ce n’est pas un va-t-en guerre.

Ajoutons que Joe Biden ne s’en cache pas : il souhaite rétablir le leadership américain sur le monde démocratique. Il l’a écrit tel quel au printemps dernier, dans la revue Foreign Affairs. Il promet déjà un Sommet de la démocratie l’an prochain à Washington. Et son futur chef du Conseil de la Sécurité Nationale, Jake Sullivan, estime lui que les Etats-Unis ont, je cite, 

« la responsabilité de rendre le monde meilleur »

Ce genre de propos messianique, ça fait toujours un peu frémir.

Entendons-nous bien : je ne suis pas en train de dire que c’était mieux sous Trump. Mais c’est justement parce que l’équipe Trump laisse derrière elle beaucoup de vaisselle cassée que la responsabilité de la future équipe Biden est immense. Et ce n’est pas avec des rêves de grandeur qu’elle recollera les morceaux.

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