10 ans jour pour jour après le début des manifestations, la Syrie reste plongée dans le chaos. A l’inverse, la Libye, 10 ans après également, entrevoit une sortie de ce même chaos. Avec la prestation de serment aujourd’hui d’un nouveau premier ministre décidé à réconcilier le pays. C'est le monde d'après.

Le nouveau premier ministre Abdul Hamid Dbeibah en train de prêter serment le 15 mars à Tobrouk
Le nouveau premier ministre Abdul Hamid Dbeibah en train de prêter serment le 15 mars à Tobrouk © AFP / Mohammed El SHAIKHY / AFP

En Libye, c’est Noël au mois de mars. Ce midi, Abdelhamid Dbeibah a donc pris ses fonctions, investi par le Parlement libyen, à Tobrouk, dans l’Est du pays, son siège provisoire. Il a promis « d’œuvrer à la réconciliation nationale » et de « préserver l’unité du pays ».

Tout ça ressemble à de belles paroles dans un pays ravagé par la guerre et miné par les ingérences extérieures en tous genres, depuis l’intervention militaire occidentale il y a 10 ans. Sauf que, pour la première fois, ce ne sont pas seulement des promesses.

L’événement, c’est que Dbeibah se retrouve vraiment à la tête d’un gouvernement unifié. Une première depuis 2014 dans cette Libye fractionnée en morceaux. Le pays a compté jusqu’à trois gouvernements, et il s’est notamment divisé entre partisans, du régime de Fayez el Sarraj à l’Ouest, et du maréchal Haftar à l’Est. Mais les rivaux d’hier se sont mis d’accord. Avec d’abord un cessez-le-feu à l’automne dernier. Puis maintenant cette équipe unique aux commandes. 

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Et cette cohésion géographique retrouvée se double d’un autre symbole d’unité : le gouvernement de Dbeibah compte 5 femmes dont 2 à des postes clés, Najla Al Mangoush aux Affaires étrangères, et Halima Abdulrahman à la Justice. Après des années d’échecs diplomatiques, l’Onu et l’Union Européenne ont bien raison de saluer cet événement. On se croirait dans l’épisode IV de Star Wars : Un nouvel espoir.

Un caméléon pragmatique 

Il y a une petite chance que ça marche cette fois-ci en raison du profil de ce nouveau premier ministre. Abdelhamid Dbeibah est parfois qualifié de « caméléon ». Comprenez : il va dans le sens du vent. Ça peut être un défaut. Mais dans la situation libyenne, c’est un atout. Il connait bien les réseaux des anciens partisans de Kadhafi, qu’il faut probablement réintégrer dans le processus national, quitte à avaler quelques couleuvres sur les crimes passés. Et il est respecté aussi bien par les Russes que par les Turcs, devenus aujourd’hui les deux grands parrains des forces en présence.

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Et puis c’est un pragmatique, pas un idéologue comme en témoignent d’ailleurs ses premières décisions :

  • Une remise en état des hôpitaux et un programme de lutte contre la pandémie (2400 morts officiellement dans le pays, sans doute bien davantage)
  • Un gel des opérations de spéculation financière, 
  • Et bien sûr une relance de la production pétrolière (notamment dans le vaste champ de Al Charara) via un accord de partage des ressources entre les différents acteurs du pays. Objectif : au moins 2 millions de barils par jour. C’est la ressource principale de ce pays de 7 millions d’habitants.

Voilà donc des premiers pas encourageants.

Les convoitises des parrains étrangers

Mais on imagine qu’on est encore très loin du compte !

Il y a donc enfin une petite lueur au bout du tunnel. Mais la Libye est encore dans le tunnel. 

D’abord, il y a un soupçon originel sur la désignation de Dbeibah. Elle serait entachée de corruption, plusieurs témoignages évoquent des pots de vin. Ça fait désordre !

Ensuite, il y a l’état catastrophique de l’économie libyenne : pauvreté croissante, inflation mal contrôlée, coupures d’eau et d’électricité, absence de liquidités, services publics inexistants. Et la population va exiger des résultats rapides.

Et puis les rivalités d’hier ne vont pas disparaître en un claquement de doigts : les milices se comptent par milliers, le pays reste coupé en 3 grandes régions (Tripolitaine à l’Ouest, Cyrénaïque à l’Est, Fezzan au Sud), les groupuscules islamistes sont toujours là. Et les trafiquants continuent de prospérer.

Enfin, les tuteurs étrangers sont aux aguets. Égypte, Émirats Arabes, et donc surtout Russie et Turquie avec leurs aspirations néo-impérialistes. Pour l’instant, tous ces acteurs ont tacitement conclu un pacte de non-agression. Mais ils espèrent décrocher leur part du gâteau, sur le pétrole, les armes, le BTP. Et ils sont impatients. Le pays compte sur son sol au moins 20.000 soldats ou mercenaires étrangers. Ils ne vont pas partir du jour au lendemain.

L’un des objectifs du premier ministre, c’est l’organisation d’élections le 24 décembre prochain. S’il y parvient malgré les énormes écueils logistiques, là ce serait vraiment Noël. D’ici là, une étincelle, et tout peut capoter. C’est comme dans Star Wars, souvenez-vous. Après l’épisode IV, Un nouvel espoir, le V c’est l’Empire contre-attaque. Et c'est beaucoup moins engageant.

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