Le Conseil Européen des 27 chefs d’État et de gouvernement, réuni cet après-midi, a déploré l’absence d’accord commercial sur le sujet. Alors que la date limite fixée par Londres, c’était aujourd’hui. On est donc reparti pour un compte à rebours et des effets de manche. C'est maladif. C'est "le monde d'après".

Le premier ministre britannique Boris Johnson après une réunion de son Cabinet ce 13 octobre à Londres
Le premier ministre britannique Boris Johnson après une réunion de son Cabinet ce 13 octobre à Londres © AFP / WIktor Szymanowicz / NurPhoto / NurPhoto via AFP

C’est un jeu de rôles permanent, presque une comédie de boulevard avec ses scènes éculées. Comme d’habitude dans ce dossier, la date limite établie par les acteurs eux-mêmes est dépassée. Et il n’y a pas d’accord. On en est même loin. 

Donc tout le monde dramatise. Les Britanniques ne font aucun effort, disent les Européens : Londres doit accepter un accord à nos conditions surtout sur les questions de concurrence. Non, ce sont les Européens qui ne font aucun effort, disent les Britanniques : les 27 de l’Union doivent faire des concessions sur la pêche. Et c’est comme ça que les semaines passent, à jouer au pingpong, depuis maintenant 10 mois. Il y a bien eu de timides avancées sur les risques de dumping, de subventions à l’industrie. Mais trois fois rien.

La date limite est dépassée, donc on en crée une autre : avec un nouveau délai, 15 jours, 3 semaines, 1 mois, chacun brandissant la menace du « no deal », de l’absence d’accord. Boris Johnson joue au poker et fait du bluff, comme d’habitude. Mais les Européens sont mal placés pour faire la morale, eux qui, dans leurs discussions budgétaires, attendent toujours la dernière minute, Minuit moins 5, pour arracher un accord entre eux, juste avant « le chaos ». 

C’est devenu un rituel de rodomontades et de faux suspense, une caricature : faire monter la pression du psychodrame pour s’entendre à la toute fin. Mais ce n’est pas l’Actor’s Studio. C’est du mauvais théâtre de boulevard. On finit par le regarder d’un œil mi amusé, mi consterné.

Commedia dell'arte et logiciels nationaux

On peut objecter que ce n’est pas seulement la force de l’habitude, qu'il y a des vraies raisons au blocage. Et c'est vrai il y a des désaccords, bien sûr. 

Mais la vraie raison profonde qui explique cette attitude de commedia dell’arte, c’est la prééminence, de tous les côtés, des calculs de politique intérieure. Du nationalisme. Il s’agit, pour chaque gouvernement, de convaincre son opinion publique, qu’il n’a rien lâché, qu’il s’est battu comme un chien face au méchant d’en face. Donc les Français, les Espagnols, les Belges, les Danois proclament : nous ne lâcherons pas les pêcheurs. Et les Britanniques rétorquent : nous ne lâcherons pas nos électeurs qui avec le Brexit veulent l’abandon des règles sociales et environnementales européennes.

Chacun parle à « sa » clientèle nationale, mais parle uniquement à ses tripes, pas à sa tête. Donc forcément, ensuite, trouver un compromis devient difficile. Alors que, hors micro, tous les diplomates au fait du dossier jugent le compromis inévitable : chacun devra lâcher du lest. Et bien non : plutôt que de préparer les opinions nationales à la nécessité des concessions, chacun tient des discours « droit dans ses bottes ». Et le temps passe. C’est ce qu’un ambassadeur européen appelle 

« Le recul de la raison dans le monde d’aujourd’hui »

Le No Deal, un échec de la raison

Or un accord est évidemment possible, tout simplement parce que l’absence d’accord serait pire que tout.

Ce serait catastrophique pour les Britanniques, dont les exportations dépendent à 50% de l’Union Européenne. Le Produit intérieur brut du Royaume Uni pourrait plonger de 8%. Et ce serait dramatique pour les Européens aussi : pour l’industrie automobile allemande, pour les pêcheurs français, pour toute l’économie irlandaise. Des centaines de milliers d’emplois menacés. Sans compter de possibles affrontements entre marins pêcheurs et le chaos, pour tout le monde, sur le transport routier ou aérien, sur le partage des informations de sécurité, sur la coopération en matière de saNT2 ;

Personne n’a besoin de ça, et surtout pas d’une image de désunion, alors que franchement, y’a autre chose sur le feu : le virus, le climat, les menaces chinoises, russes, américaines. Il n’y a pas d’autre solution raisonnable qu’un compromis. Londres devra céder sur le respect de certaines règles de concurrence, l’Europe devra faire des concessions sur la pêche. 

Ces gesticulations psychodramatiques relèvent donc d’une immaturité pathétique. Et elles comportent un risque majeur : à force de lancer des anathèmes et de faire du cinéma, on peut finir par croire soi-même à ses propres fanfaronnades et perdre définitivement tout sens commun, tout sens du compromis.

C’est ça qui peut conduire au « no deal ». Et on s’en mordrait tous les doigts.

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