Dans le Nord de l’Éthiopie, en Afrique, la situation humanitaire est très préoccupante après un mois et demi de conflit. L’Unicef tire la sonnette d’alarme, l’Europe s’inquiète. Mais tout est bloqué, parce que l’Éthiopie veut régler ses affaires à huis clos. Et l’affaire peut tourner vinaigre. C’est le monde d'après.

50.000 habitants du Tigré ont fui les combats pour trouver refuge au Souda, notamment dans ce camp de Kassala
50.000 habitants du Tigré ont fui les combats pour trouver refuge au Souda, notamment dans ce camp de Kassala © AFP / Mahmoud Hjaj / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Pourquoi c’est important ? C’est important parce qu’on parle de l’un des plus grands pays d’Afrique, 2 fois la taille de la France, 110 millions d’habitants, et un acteur majeur sur le continent.

Début novembre, lorsque le pouvoir central éthiopien a lancé l’offensive contre les rebelles de la région du Tigré au Nord du pays, on a pu croire un temps en une guerre éclair et un conflit localisé. C’est d’ailleurs ce que défend toujours le pouvoir éthiopien en parlant d’une opération de police, officiellement achevée depuis trois semaines.

En fait, il n’en est rien. Les affrontements continuent en de nombreux endroits. Et surtout il y a la situation humanitaire : 

  • 50.000 personnes ont fui les combats pour trouver abri dans des camps au Soudan, à l’Ouest. 
  • Des dizaines de milliers d’autres sont restées au Tigré mais ont fui leur domicile.
  • Et il ne faut pas oublier 96.000 personnes réfugiées au Tigré avant le conflit, en provenance du pays voisin au Nord, l’Erythrée. 

Ça fait beaucoup. Ajoutons que pendant un mois la région a été privée d’eau et d’électricité. Résultat : selon l’Unicef, deux millions et demi d’enfants sont en danger.

Ça ne s’arrête pas là. Il y a aussi les exactions, commises par les belligérants des deux bords, selon plusieurs témoignages : exécutions sommaires, massacres de civils. Mais il est difficile d’en savoir plus. Parce que l’accès à la zone reste quasi impossible. Un seul convoi humanitaire de la Croix Rouge a pu arriver dans la région jusqu’à présent, le week-end dernier. Face aux propositions d’aide humanitaire, l’Éthiopie fait la sourde oreille. 

La guerre à huis clos

En fait l’Éthiopie ne veut pas qu’on se mêle de ses affaires. La région du Tigré a donc été coupée du monde pendant un mois : pas de téléphone, pas d’Internet. Accès interdit aux journalistes. Et le pouvoir éthiopien refuse toute forme de médiation. Il a rejeté toutes les offres : celle de l’Union Africaine, celle du président sud-africain Cyril Ramaphosa, celle de l’ONU. La semaine dernière, une équipe des Nations Unies a même essuyé des tirs en cherchant à se rendre dans une zone de combats.

Circulez, y’a rien à voir. La formule employée par le porte-parole du gouvernement éthiopien a le mérite de la clarté : 

« L’Éthiopie n’a pas besoin de baby sitter »

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Et personne ou presque ne dit rien. Le Conseil de Sécurité de l’ONU a évoqué le sujet avant-hier, mais ça n’a conduit nulle part. Sans doute, on y revient, parce que l’Éthiopie, est un poids lourd régional : pilier de l’Union Africaine, forte croissance économique, grand pourvoyeur de Casques Bleus de l’ONU.

Rares sont les voix à émettre des critiques : la haut-commissaire aux droits de l’homme Michelle Bachelet, le représentant de l’Allemagne à l’ONU et, plus timidement l’Europe qui envisage de suspendre son aide à l’Éthiopie. Mais pour le reste, c’est silence radio : on laisse faire.

Le risque d'une déstabilisation régionale

Bien sûr on peut aussi considérer que l’Éthiopie a le droit de régler ses affaires intérieures par elle-même. A ceci près qu’on n’est pas au bout de l’Histoire.

D’abord, à l’intérieur même de l’Éthiopie, le conflit risque de déclencher des effets en chaine, en réactivant des conflits ancestraux entre les nombreuses ethnies du pays, les Tigréens (les habitants du Tigré), les Amharas, les Oromos.

Ensuite, il y a le risque de l’effet boule de neige dans toute l’Afrique de l’Est.

  • Le Soudan, déjà en proie à l’inflation et à la pauvreté, est déstabilisé par l’afflux de réfugiés. Son gouvernement réclame d’urgence une conférence régionale.
  • L’Érythrée, au régime ultra autoritaire, en profite pour essayer de régler elle aussi ses comptes avec la minorité du Tigré et semble avoir envoyé des soldats sur le sol éthiopien. Une initiative dangereuse.
  • Et puis nous sommes tout près géographiquement d’autres foyers d’instabilité : la Somalie, toujours confrontée au terrorisme, et de l’autre côté du golfe d’Aden, le Yémen en guerre, ce n’est qu’à 200 kms à vol d’oiseau.

Ce n’est donc pas uniquement une affaire interne à l’Éthiopie.

Le premier ministre Abiy Ahmed, sous couvert de ce qu’il appelle une opération de police, a peut-être ouvert une boite de Pandore dangereuse pour toute la région. Abiy Ahmed dont il faut rappeler qu’il est tout de même le Prix Nobel de la Paix 2019. Cherchez l’erreur.

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