C’était il y a deux ans tout juste : le 16 février 2019, la première manifestation du Hirak, le soulèvement populaire en Algérie. Deux ans après, même si Bouteflika n’est plus au pouvoir depuis longtemps, rien n’est réglé. Et le pouvoir algérien est dans une logique de déni généralisé. C’est le « monde d’après ».

Les drapeaux algériens et kabyles tous deux présents lors de la manifestation de Kherrata ce 16 février 2021 deux ans après le début du soulèvement populaire
Les drapeaux algériens et kabyles tous deux présents lors de la manifestation de Kherrata ce 16 février 2021 deux ans après le début du soulèvement populaire © AFP / AFP

C’est comme si l’Histoire était en train de bégayer.

A la mi-journée, tout à l’heure, ils étaient des milliers dans les rues de Kherrata, à l’Est d’Alger. Des milliers à manifester pour réclamer un pouvoir civil, indépendant des militaires. Des milliers avec des drapeaux algériens et kabyles. Des milliers dont plusieurs figures du Hirak, comme Karim Tabbou. Kherrata, le lieu ne doit rien au hasard : c’est là précisément que s’était déroulé le 1er rassemblement, il y a deux ans jour pour jour. Les rues d’Alger avaient suivi 6 jours plus tard.

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Mais pour le pouvoir algérien, il ne s’est rien passé aujourd’hui. Il n’y a pas de manifs. Il ne peut pas y avoir eu de manifs, puisque depuis 11 mois, les rassemblements sont interdits.Interdits officiellement pour raisons sanitaires bien sûr, en réalité ça ne trompe personne : la pandémie est devenue un alibi pour restreindre les libertés publiques, étouffer la contestation.

Seulement voilà, n’en déplaise au pouvoir, il continue d’y en avoir des manifs. Celle d’aujourd’hui à Kherrata n’est pas la première. La semaine dernière, c’était à Bejaia. Le mois dernier à Jijel ou à Laghouat. Ici des rassemblements, là des débrayages dans les usines. Et des banderoles du type « les politiques qui échouent sont plus dangereux que le coronavirus ».

Le pouvoir algérien a beau le nier, la colère sociale du Hirak est toujours là. 

Des procès en cascade 

Ce qui ne s’est jamais arrêté en tous cas depuis un an, c’est la répression contre les opposants. Mais là aussi déni du pouvoir. Le porte-parole du gouvernement Ammar Belhimer a même eu cette formule la semaine dernière : 

« il n’existe pas de prisonniers d’opinion en Algérie »

II ne manque pas d’air. Parce que tout indique le contraire.

Toutes les associations de défense des droits de l’homme évaluent à « au moins 70 » le nombre de prisonniers politiques. La mécanique est rodée : intimidations, arrestations, procès en série. A chaque fois, l’histoire est la même : les militants pro démocratie sont arrêtés pour « atteinte à la sécurité nationale », ou pour « préjudice à l’image de l’armée ou de l’autorité publique ». Juste pour être descendus dans la rue, ou pour avoir ironisé sur les réseaux sociaux à propos d’un pouvoir en place dont l’humour n’est pas le point fort.

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Et ça se termine avec de la prison ferme : de 6 mois à plusieurs années de prison. Pour le journaliste Khaled Drareni, la porte-parole des chômeurs Dalila Touat, le jeune militant Eddine Laalami surnommé Brahim, ou l’étudiant Walid Nekkiche, victime d’agression sexuelle dans la caserne Antar de triste réputation dans la banlieue d’Alger.

La presse est particulièrement visée. Par exemple le site TSA, Tout sur l’Algérie, inaccessible depuis de longs mois. Et le plus étonnant c’est que malgré cette répression, les rares ilots de liberté encore épargnés ne craignent pas de défier le pouvoir. Par exemple le site parodique El Manchar, titrant il y a quelques jours : « Pandémie, un variant de Bouteflika détecté à la présidence ». Pour écrire ça en Algérie, il faut du courage.

Le statu quo et le formol

Cette boutade, c’est une façon de dire que rien ne change en Algérie. C’est le statu quo.

C’est le statu quo d’abord du côté du pouvoir : les hommes ont changé, mais le système est le même. Tebboune a remplacé Bouteflika, le général Chengriha a remplacé le général Gaid Salah. Mais l’armée et les héritiers du FLN sont toujours aux manettes, contrôlent les ressources pétrolières et les filières d’importation.

C’est le statu quo aussi du côté des militants du Hirak. Ils sont obligés de faire attention, d’éviter les arrestations massives, mais les revendications n’ont pas changé. Elles étaient bien audibles ce midi à Kherrata : 

« Les généraux à la poubelle », « Liberté pour la justice et pour la presse ». 

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Autrement dit rien n’est réglé. L’explosion sociale n’a pas lieu. Parce que les subsides du pétrole, bien qu’en recul, arrosent encore la population. Parce que le trauma des années noires du terrorisme islamiste est encore là. Et surtout parce que la pandémie a ralenti le processus.

Mais attention au réveil. Le président Tebboune semble envisager des élections anticipées à l’été. Ça ne suffira pas si elles sont à nouveau opaques. Elles ne susciteront que de l’abstention comme lors du référendum constitutionnel de novembre dernier, boudé par 3 électeurs sur 4. L’Algérie, où 45% de la population a moins de 25 ans, ne restera pas éternellement dans le formol ou le bégaiement. Et elle mérite mieux que ça.

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