L’Agence Européenne du Médicament devrait livrer demain son verdict sur les effets secondaires du vaccin Astra Zeneca. En attendant, la campagne de vaccination reste suspendue dans la moitié de l’Europe, malgré la recrudescence du virus. Et il y a là une décision politique assez irrationnelle. C'est le monde d'après.

Dans la moitié des pays de l'Union Européenne, la vaccination avec AstraZeneca reste suspendue
Dans la moitié des pays de l'Union Européenne, la vaccination avec AstraZeneca reste suspendue © AFP / David Himbert / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Mon propos n’est pas de livrer un avis médical (je n’ai aucune compétence là-dessus), c’est simplement d’examiner la séquence politique que nous vivons depuis trois jours. Et on peut y voir trois phénomènes à l’œuvre.

Le premier, c’est l’aversion des sociétés européennes pour le risque. Et ça conduit à appliquer le principe de précaution à l’extrême. A l’heure où je parle, il n’y a aucun lien de causalité avéré entre l’administration du sérum Astra Zeneca et les 30 cas de thrombose repérés en Europe. L’OMS l’a répété cet après-midi. Mais on ouvre quand même le parapluie. Au cas où. On suspend.

Cette peur du risque même le plus infirme, c’est une différence entre les Européens et trois pays qui, comme par hasard, sont les plus avancés dans la vaccination : Israël, le Royaume-Uni, les États-Unis. Trois sociétés où la prise de risque est valorisée.

La peur individuelle avant l'enjeu collectif 

Cette aversion pour le risque peut se formuler autrement : la peur individuelle (et si moi j’avais une thrombose après une injection du sérum ?) prend le pas sur l’intérêt collectif (la vaccination du plus grand nombre). 30 cas suspects d’un côté, 5 millions de personnes vaccinées sans problème de l’autre. Et c’est le premier côté de la balance qui emporte la décision politique

Le paradoxe va plus loin. Puisque la vraie question individuelle à se poser c’est davantage : et si moi j’attrapais le virus, est-ce que je ne dois pas me faire vacciner avant ? Mais ce n’est pas cette question qui s’impose. On marche la tête à l’envers.

Le triomphe du mimétisme

En même temps, ça peut évidemment sembler compliqué de ne pas suspendre la campagne de vaccination quand les autres pays le font. Et ça nous conduit au 2ème enseignement de cette séquence politique : le règne du mimétisme. L’effet domino. Tout le monde copie son voisin.

En l’occurrence, l’Autriche a été la première à suspendre. Et en 48h, effet en chaine : l’Allemagne, qu’on a déjà vu plus rationnelle, suspend à son tour. Sans même prévenir Paris. Et tout le monde s’y met : l’Italie, la France, l’Espagne, la Suède etc. Comme si chacun avait peur de prendre sa propre décision. Peur de se voir reprocher une éventuelle erreur en ne prenant pas autant de précautions que le voisin. En football, on dirait « marquage à la culotte ». 

Cela dit, il y a des exceptions : le Portugal, la Grèce, plus près de nous la Belgique n’ont pas suspendu la vaccination avec Astra Zeneca. Mais il faut une sacrée dose de courage politique pour le faire. Il faut prendre un risque (on y revient). Par exemple, le ministre belge de la Santé Franck Vandenbroucke, a dû s’en expliquer pied à pied à la télévision avant-hier soir chez nos voisins. Et il n’a d'ailleurs rien dit qu’on ne sache déjà: en l’état actuel des connaissances, le rapport bénéfices / risques demeure très favorable pour le vaccin Astra Zeneca.

Mais c’est flagrant : les dirigeants européens, pour la plupart, se regardent les uns les autres en chiens de faïence, de crainte de faire moins bien que celui d’à côté. 

L'absence de souveraineté européenne

Ça signifie aussi qu’il n’y a toujours pas de décision européenne globale qui s’impose à tous. C’est le troisième enseignement de cette séquence. L’Europe reste un agrégat États-nations qui en plus, parfois, dans la précipitation, ne se concertent même pas. 

L’Union Européenne est juste bonne à effectuer des commandes groupées de vaccins, et encore les résultats ne sont pas très concluants. Mais le reste demeure en panne. Un an après le début de la pandémie, il n’y a toujours pas de « politique européenne de santé » qui coordonnerait tout le monde. Cette Europe de la santé que le président du Parlement Européen David Sassoli appelle de ses vœux.

Ça peut encore évoluer : le débat en cours sur le passeport vaccinal, qui bat son plein, donne à l’Europe une nouvelle occasion d’élaborer une politique concertée supranationale. Mais pour l’instant, on voit davantage les inconvénients de l’Europe (la lenteur, la cacophonie) que les avantages (l’efficacité, la prédominance de l’intérêt commun).

Alors vous allez me dire : si demain les effets secondaires négatifs du vaccin Astra Zeneca sont finalement avérés, on dira que les dirigeants politiques ont eu le nez creux en suspendant la campagne. C’est vrai mais ça ne fera pas disparaître les dérives mises en évidence lors de cet épisode.

Résumons-les encore une fois: l’aversion au risque, la prééminence des peurs individuelles sur l’intérêt collectif, le mimétisme irrationnel entre pays voisins, et l’absence de souveraineté européenne. Autant de phénomènes révélateurs de nos modes de gouvernance. Et autant de phénomènes aussi, soit dit en passant, en grande partie alimentées par les mécaniques des médias. Mais c’est un autre sujet !

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