Dès son retour en Russie, l’opposant Alexeï Navalny a donc été arrêté. Et après une audience express cet après-midi, maintenu en prison au moins jusqu’à la mi-février. Cet épisode le démontre : Navalny séduit l’Occident mais ça ne veut pas dire pour autant que le pouvoir de Poutine est menacé. C’est le monde d'après.

Alexeï Navalny escorté par les policiers à sa sortie du commissariat où son incarcération pour un mois lui a été signifiée
Alexeï Navalny escorté par les policiers à sa sortie du commissariat où son incarcération pour un mois lui a été signifiée © AFP / Alexander NEMENOV / AFP

On pourrait presque dire : Poutine, même pas peur.

En tous cas, les dernières heures le démontrent : en Russie, on réprime d’abord, et on cause (éventuellement), ensuite. Certains pensaient que Poutine n’oserait pas faire arrêter Navalny à sa descente d’avion, au vu de sa notoriété internationale. Ils en sont pour leurs frais : on sait désormais à quoi s’en tenir.

L’avocat anti-corruption n’a pas eu le temps de dire ouf sur le tarmac de l’aéroport : arrestation, commissariat de police. Puis parodie d’audience de justice à l’intérieur même du commissariat pour le maintenir en détention, pour au moins un mois. C’est le premier facteur : ne pas sous-estimer ce qu’est le pouvoir en Russie. Dans ce pays de 145 millions d’habitants, les opposants ont d’abord le droit de se taire.

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Quand ils veulent se présenter aux élections, on leur met des bâtons dans les roues. Ca sera sans doute le cas lors des législatives prévues cette année. Et quand ils deviennent trop bruyants, ils finissent assassinés : Boris Nemtsov, Anna Politkovskaia. Ou bien contraints à l’exil : Mikhail Khodorkovski.

Et pendant ce temps, Poutine ne cesse de renforcer son pouvoir. Rappelons que depuis la réforme constitutionnelle de l’an dernier, il peut désormais rester aux commandes d’une manière ou d’une autre pour encore 15 ans. 

Plus populaire en Occident qu'en Russie

Il est en fait peu probable que Navalny ait le poids suffisant pour contrecarrer Poutine, c'est le deuxième facteur.

On va d'ailleurs le savoir assez vite puisque Navalny vient de lancer un appel à manifester dans tout le pays samedi prochain. « N’ayez pas peur » dit-il dans une vidéo postée tout à l’heure sur les réseaux sociaux.

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Mais on a quand même le sentiment d’un décalage entre sa notoriété en Occident et son niveau de popularité en Russie. Vu de Berlin, de Paris ou de Bruxelles, Navalny est désormais l’emblème du combat pour la liberté en Russie. Une figure charismatique, presque un héros, l’homme qui a survécu à l’empoisonnement au Novitchok et qui fait preuve d’un courage admirable en retournant en Russie défier Poutine. Son retour a donc été suivi minute par minute par les médias occidentaux.

Mais nous prenons peut-être nos désirs pour des réalités. Parce que de l’autre côté, en Russie, ce n’est pas tout à fait le même topo. Certes, Navalny, en 2013, avait obtenu 27% des voix lors des élections municipales à Moscou. Certes sa chaine Youtube compte 5 millions d’abonnés. Mais en fin de compte, ses partisans étaient seulement quelques dizaines, au mieux centaines, à vouloir l’accueillir hier soir à l’aéroport. A peine plus nombreux que les journalistes Occidentaux.

Navalny est surtout populaire auprès des trentenaires et des quadras dans les grandes villes. Ça ne fait pas la Russie, il s’en faut de beaucoup. Selon une enquête de l’institut de sondage indépendant Levada, seulement 20% des Russes approuvent son action. On est donc encore loin du « grand soir ».

La peur et l'indifférence

Il y a plein de raisons mélangées qui expliquent cette absence de réveil des Russes: 

  • La peur, conséquence de la répression ;
  • L’habitude de vivre avec cette corruption que dénonce Navalny ;
  • La méfiance vis-à-vis d’un avocat qui a fait ses études à l’étranger ;
  • La méconnaissance, dans un pays gigantesque par la taille ; 
  • L’indifférence, vis-à-vis de la classe politique en général, pro Poutine ou anti-Poutine.

Et puis il ne faut pas sous-estimer le fait que les Russes, pour la plupart, regardent les médias d’Etat qui accordent peu de place à Navalny. Rien à voir avec les médias Occidentaux. Résultat : seulement 15% des Russes pensent que son empoisonnement était une tentative des autorités russes d’éliminer un opposant politique. La majorité de la population regarde donc cette affaire d’un œil distant, voire distrait. 

Bien sûr, ce retour de Navalny constitue malgré tout un enquiquinement pour Poutine, un Poutine dont l’image de protecteur de la Nation est affaiblie par les ravages de l’épidémie de Covid. Le patron du Kremlin va donc devoir se méfier : de la mobilisation internationale, des risques de manifestations et de l’hypothèse, à ne jamais écarter en Russie, d’une trahison au sein du pouvoir, d’un coup de poignard dans le dos.

Mais bon, à ce stade, n’allons pas trop vite en besogne, rien que de tout à fait gérable pour un Poutine au pouvoir depuis 20 ans et qui en a vu d’autres.

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