L’Arabie Saoudite préside, samedi et dimanche, un sommet du G20, les 20 pays les plus riches. La réunion, même virtuelle, permet au régime saoudien de redorer son blason, 2 ans après l’assassinat de Jamal Khashoggi. Et on peut se demander pourquoi on "pardonne" si facilement à Ryad. C'est le monde d'après.

La capitale saoudienne Ryad s'apprête à accueillir le sommet du G20
La capitale saoudienne Ryad s'apprête à accueillir le sommet du G20 © AFP / FAYEZ NURELDINE / AFP

Ne tournons pas autour du pot : l’Arabie Saoudite est l’un des pires régimes au monde pour les droits de l’homme. En un mot : c’est l’horreur.

Voilà un pays de de 33 millions d’habitants où il n’y a pas de liberté d’opinion, pas de liberté d’association, pas de parti politique, pas d’élection nationale, pas de liberté religieuse. Les opposants sont arrêtés et torturés, souvent accusés de terrorisme. Pas de liberté de la presse : 30 blogueurs ou journalistes sont incarcérés, dont les cas emblématiques de Raif Badawi ou de Nouf Abdulaziz. 170ème sur 180 au classement mondial de Reporters sans Frontières. 

Pas de droits pour la communauté LGBT. Et très peu de droits pour les femmes. Ça s’est amélioré à la marge ces deux dernières années : le droit d’obtenir un passeport leur a été accordé, tout comme le droit de conduire (c’était le dernier pays au monde à le leur interdire). Mais ironie de l’histoire, les militantes qui de longue date, combattaient pour le permis de conduire, comme Loujain Al Hathloul, sont toujours derrière les barreaux. Et surtout, la femme reste l’inférieure de l’homme : elle est contrainte, en toutes circonstances, de demander l’autorisation préalable du mari, du père, du frère.

L’Arabie Saoudite c’est enfin la peine de mort : 184 exécutions l’an dernier, un record, le plus souvent par décapitation au sabre. Nous sommes en présence d’une monarchie absolue, familiale, nationaliste, obscurantiste, ultra religieuse, où le Coran est la Constitution. Rien à faire des droits de l’Homme.

Le poids du pétrole et des ventes d'armes

Et personne ne leur dit jamais rien, ou si peu. Pourquoi ?  Il y a deux grandes explications.

La première est géostratégique. L’Arabie Saoudite est incontournable dans les équilibres du Proche et du Moyen-Orient :

  • Un contrepoids à l’Iran chiite, 
  • Un ami de longue date des États-Unis,
  • Et un allié dans la lutte contre le terrorisme islamique, même si le passé saoudien est ambigu en la matière.

Et puis surtout, il y a la deuxième explication : l’économie, l’argent. L’Arabie Saoudite, c’est le pétrole : 1er producteur mondial, plus grosses réserves de la planète, le pays qui peut, à lui tout seul, faire fluctuer le prix du baril. Ça fait peur à tout l’Occident.

L’Arabie Saoudite c’est aussi et surtout le plus gros acheteur d’armes au monde. Un budget militaire qui représente 10% du PIB. Avions, chars, canons, tout y passe.  Pour la France, c’est, avec l’Inde et l’Égypte, le client numéro 1. Des achats pour un montant de 11 milliards en 10 ans. Auquel il faut en réalité ajouter les achats de l’Égypte, puisque c’est Ryad qui les finance. Pour un pays comme la France, où l’industrie de l’armement représente 200.000 emplois directs et 400.000 indirects, c’est trop important. Pas question de se fâcher avec les Saoudiens.

Fermer les yeux sur les droits de l’Homme, c’est donc le prix à payer pour sauver des emplois

Derrière la comm' MBS, la tradition absolutiste

Il y a deux paramètres qui peuvent faire évoluer la donne.

Un paramètre extérieur : plus le reste du monde s’orientera vers les énergies propres, moins on dépendra du pétrole, plus on pourra gagner en liberté de parole vis à vis de Ryad. Il y a donc un lien indirect avec la lutte contre le réchauffement climatique.

Un paramètre interne à l’Arabie Saoudite ensuite : c’est la démographie. 2 Saoudiens sur 3 ont moins de 30 ans. C’est une jeunesse éduquée, souvent occidentalisée, qui aspire à plus de liberté. Les femmes en particulier, qui sont de plus en plus nombreuses à vouloir travailler. Ça peut faire bouger les lignes.

Mais il ne faut pas se faire d’illusions, ce sera long. Le prince MBS n’est pas le grand modernisateur humaniste que cherchent à nous décrire des campagnes de communication savamment orchestrées par des agences de pub occidentales payées au prix fort. Il est simplement le dernier avatar d’un système absolutiste, un homme qui veut contrôler tous les pouvoirs.

C’est pour cette raison que plusieurs ONG appellent les dirigeants occidentaux à boycotter le G20 de ce week-end. Vu que pour l’Arabie Saoudite, présider une telle réunion, même virtuelle, c’est évidemment gagner en respectabilité en cherchant à présenter un visage séduisant.

Il faut en être pleinement conscient. Faute de ne pas oser mettre les droits de l’homme sur le tapis, au moins évitons la naïveté et l’hypocrisie.

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