Un ancien membre des services de renseignement syriens pourrait être condamné mercredi 24 février dans le premier procès au monde des exactions imputées au régime de Bachar Al-Assad.

Le 23 avril 2020, à Coblence, en Allemagne, les Syriens Anwar Raslan (à gauche) et Eyad al-Gharib comparaissent pour des crimes imputés au régime de Bachar al-Assad
Le 23 avril 2020, à Coblence, en Allemagne, les Syriens Anwar Raslan (à gauche) et Eyad al-Gharib comparaissent pour des crimes imputés au régime de Bachar al-Assad © AFP / THOMAS FREY

L’homme qui saura demain s’il est ou non condamné s’appelle Eyad al-Gharib. Il a 44 ans. C’est un "second couteau", présenté par l’accusation comme un ancien membre des mukhabarats, les services de renseignement syriens. 

Il est accusé de complicité de crimes contre l’humanité pour avoir participé à l’arrestation d’au moins trente manifestants anti-régime en 2011, des manifestants conduits à la prison d’Al-Khatib, à Damas. Les détenus y auraient été torturés. Ils auraient subi des électrochocs, reçu des coups de poing, de bâton, de câble, de fouet.

Eyad al-Gharib est jugé depuis avril dernier à Coblence, en Allemagne, aux côtés de son ancien supérieur, le colonel Anwar Raslan, 58 ans.  Les deux hommes ont été arrêtés il y a deux ans en Allemagne, où ils se sont réfugiés après avoir déserté et fui leur pays.

Deux profils opposés. Deux visages de la répression en Syrie.

Al-Gharib est un fils de paysan, sans diplôme.

Raslan lui, a, étudié le droit. C’est un ancien officier de haut rang. Il est jugé pour crimes contre l’humanité. 

Il doit répondre de la mort d’au moins 58 personnes et de la torture de 4000 autres. Des crimes qu’il nie. Il assure avoir quitté son pays parce qu’il ne cautionnait pas les exactions commises par le régime. Il a même rejoint l’opposition en exil. 

Dans son cas, le procès est toujours en cours, le verdict est attendu plus tard. 

De nombreuses plaintes en Allemagne, en France, en Espagne

Ces deux hommes sont jugés en vertu du principe de compétence universelle qui permet à un Etat d’être compétent pour juger un crime même s’il n’a pas été commis sur son territoire, si son auteur est étranger, et si les victimes sont étrangères.

On donne souvent l’exemple de l’ancien dictateur chilien Augusto Pinochet, arrêté en 1998 à Londres, à la demande d’un juge espagnol saisi par des victimes chiliennes.

Au sujet des crimes commis en Syrie, de nombreuses plaintes ont été déposées en Allemagne, où vivent quelque 800.000 réfugiés syriens. Les dossiers sont montés par des militants, des chasseurs de criminels, épaulés par des ONG. 

Ils s’appuient sur de très nombreux documents. Il y a d’abord les témoignages des plaignants, des victimes. Il y a les archives du régime que des Syriens sont parvenus à extraire du pays, au péril de leur vie.

Le dossier « César » est souvent donné en exemple. Il a fourni beaucoup de preuves. « César », c’est le pseudonyme d’un photographe de la police militaire parti de Syrie en 2013 avec des dizaines de milliers d’images corps sans vie, torturés, suppliciés, pour la plupart des anciens détenus. Des documents précieux pour identifier les victimes du régime Assad.

Pour les défenseurs des droits de l’homme, ces actions en justice sont indispensables pour que les crimes du régime syrien soient enfin reconnus. Il a fallu ce premier procès en Allemagne pour qu’une cour de justice entende enfin le récit des atrocités commises par le régime de Bachar Al-Assad. 

Le procureur a décrit des conditions de détention « inhumaines » : 140 prisonniers agglutinés dans une cellule de 50m2, dans une chaleur étouffante. Des témoins ont raconté les tortures qu’ils ont subis. 

De nombreuses plaintes ont ainsi été déposées, en Allemagne mais aussi en France, en Espagne...

En octobre, trois ONG ont lancé en Allemagne la première action en justice contre les attaques chimiques imputées au régime syrien.

Un mécanisme a par ailleurs été mis en place par l’ONU en 2018 pour compiler des preuves.

D’autres procès auront lieu, c’est certain. 

Le principe de la compétence universelle permet de pallier les défaillances des organes de justice internationale, de contourner les obstacles diplomatiques. 

La justice universelle a ses faiblesses. Impossible de juger les tortionnaires restés à Damas, à commencer par Bachar Al-Assad lui-même.

Mais ce type de procès est une première étape dans la quête de justice, pour nommer les crimes commis en Syrie, et rétablir la dignité des victimes.

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