Les controverses continuent sur les retards de livraisons de vaccins en Europe. Bruxelles, à la veille du sommet européen, annonce un durcissement du contrôle des exportations de vaccins par l’Union. Il était temps parce que les Européens ont fait preuve ces derniers mois d'une grande naïveté. C'est le monde d'après.

Les vaccinations en série ont débuté dans un stade à Madrid en Espagne
Les vaccinations en série ont débuté dans un stade à Madrid en Espagne © AFP / BURAK AKBULUT / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Cette naïveté a d’abord pris la forme de l’amateurisme juridique.

L’exemple flagrant, c’est l’accord signé par l’Union Européenne avec Astra Zeneca. Le site Politico a effectué une comparaison édifiante entre les contrats européen et britannique. A première vue, ils se ressemblent, ils ont été signés à 24h d’intervalle, l’Européen l’a même été 24h avant le Britannique. Mais les similitudes s’arrêtent là.

Le contrat britannique est tout bonnement mieux verrouillé. Il est plus précis, plus explicite. Visiblement rédigé par des juristes spécialistes de ce type d’accord, en particulier avec les entreprises pharmaceutiques. Et il prévoit clairement des sanctions, voire une annulation de contrat si les livraisons de vaccin n’ont pas lieu dans les délais prévus. Il est, de surcroit, rédigé en droit britannique. Et on sait les tribunaux anglais rigoureux sur ces sujets-là.

A l’inverse, le contrat européen n’envisage pas vraiment d’annulation, demande uniquement à Astra Zeneca « le meilleur effort possible » sur les délais. Et il est rédigé en droit belge, réputé moins directif que le droit britannique. Enfin dernier point, l’accord initial du Royaume-Uni avec Astra Zeneca concerne l’ensemble de la chaine de fabrication, là où l’Europe s’est concentrée sur la livraison finale.

Vous avez compris : pas étonnant que les Britanniques aient été jusqu’à présent mieux servis que les Européens sur les vaccins.

Le temps du protectionnisme 

Pour le dire simplement, on s’est fait doubler. Par les Britanniques, et par les Américains. Par amateurisme juridique et aussi par naïveté commerciale. Il serait temps de comprendre qu’on n’est pas chez les Bisounours. Ni chez les fournisseurs, ni chez les clients.

Les producteurs, c’est qui ? Les laboratoires pharmaceutiques. Ils n’ont pas la réputation d’être Mère Teresa. Ils vendent au mieux disant, veulent éviter de payer des sanctions, et rendent des comptes d’abord à leurs actionnaires. C’est aussi la raison pour laquelle ils ne lâcheront pas facilement leurs monopoles sur leurs brevets, alors que ce serait indispensable pour accélérer la vaccination au niveau mondial.

Les grands clients ensuite. Américains, Britanniques, ils n’ont pas d’état d’âme pour faire du protectionnisme. Importer des vaccins oui. En exporter non. C’est le Defense Protection Act aux Etats-Unis. Ou c’est ce deal britannique avec Astra Zeneca assurant une livraison prioritaire.

En fait, il n’y a plus que l’Union Européenne pour respecter les prétendues « lois du marché ». C’est comme ça que les Européens ont conclu 379 contrats d’exportation de vaccins vers 33 pays. Dont des millions de doses vers les États-Unis et le Royaume-Uni. Le comble, c’est que Washington se retrouve en possession de stocks d’Astra Zeneca en provenance d’Europe, alors que ce vaccin n’est pas même validé aux États-Unis. Mais les stocks ne repartiront pas chez nous. Ils sont verrouillés par les Américains.

Ne plus être les dindons de la farce

Il est donc plus que temps de se réveiller. L’Europe doit muscler son jeu. Bruxelles a fini par se décider, cet après-midi. Il y aura désormais principe de réciprocité : OK pour exporter mais uniquement vers des pays prêts eux aussi à exporter vers nous, dans l’autre sens. La mesure vise implicitement Londres et Washington.

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Alors bien sûr, il y a un risque de rétorsion. Mais c’est moins pire que d’être les dindons de la farce, comme les Allemands qui l’ont mauvaise puisqu’en plus l’un des vaccins a été découvert chez eux. Il y a un autre risque, en limitant les exportations : être en contradiction avec la volonté affichée par l’Europe de fournir en vaccin les pays les plus démunis. Mais rien n’empêche une clause d’aide spécifique.

L’Europe doit protéger ses intérêts. Le temps d’y voir clair sur la production des laboratoires. D’élucider les bizarreries, comme cette découverte en Italie de 30 millions de doses stockées dans un entrepôt. Le temps aussi de lancer une véritable Union de la Santé, avec notamment le programme Hera.

Parce que ne l’oublions pas : si l’Europe a fait preuve d’amateurisme c’est aussi parce qu’avant cette crise, les pays membres considéraient la santé comme leur prérogative nationale, jamais vraiment confiée à Bruxelles. Nous récoltons le vide, parce que nous avons refusé de semer.

L’Europe va devoir apprendre rapidement de ses échecs. Avec un enjeu central : réinvestir des fonds publics dans la recherche vaccinale et pharmaceutique pour éviter de se retrouver à nouveau pieds et poings liés par les grands laboratoires privés.

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