Au Mali, le procès des attentats de Bamako en 2015 s’est ouvert ce matin. Et dans le même temps, le chef de la diplomatie français Jean-Yves Le Drian, présent au Mali hier, a rejeté toute forme de négociation avec les terroristes. Mais derrière ce discours officiel, il y a une autre réalité. C'est le monde d'après.

Sophie Petronin lors de son arrivée à Bamako après sa libération le 9 octobre dernier
Sophie Petronin lors de son arrivée à Bamako après sa libération le 9 octobre dernier © AFP / Matthieu Rosier / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Ça s’appelle un constat de désaccord.

D’un côté, il y a la France. Par la voix de Jean-Yves Le Drian, elle a donc réitéré son opposition à toute forme de dialogue avec les groupes terroristes dans la région. C’est logique : Paris ne peut pas tenir publiquement un autre discours. Compte tenu du contexte politique en France après l’assassinat sauvage de Samuel Paty. Et aussi parce que ce serait tout simplement se déjuger. 

Seulement voilà de l’autre côté, le pouvoir malien tient désormais, et c’est nouveau, un tout autre discours. Le nouveau premier ministre Moctar Ouane souligne au contraire: 

« la nécessité d’une offre de dialogue avec les groupes armés djihadistes ».

L’offre vise au premier chef le GSIM ou JNIM, ce groupe du Nord Mali lié à Al Qaida et dirigé par le Touareg Iyad Ag Ghali, un homme que Jean Yves Le Drian qualifiait il a encore quelques mois de « cible de haute valeur », « high value target » dans le jargon des militaires.

Et en plus, le pouvoir malien n’est pas le seul à tendre la main. L’ONU, par la voix de son secrétaire général Antonio Guterres, dit à peu près la même chose : « le dialogue est possible avec certains groupes ». Même son de cloche au sein de l’Union Africaine, et aussi chez le grand voisin du Nord, l’Algérie, qui veut jouer son rôle dans d’éventuelles discussions. Bref, la France se retrouve isolée à tenir ce discours du « pas de négociation ».

La France isolée 

Évidemment négocier avec des terroristes c’est plus facile à dire qu’à faire, mais la discussion va quand même avoir lieu. Parce que la stratégie précédente est dans une impasse. Ce n’est pas qu’une histoire de discours. Le mal est plus profond : c’est l’échec du choix français d’un engagement militaire et uniquement militaire

Près de 8 ans après le début de l’intervention (c’était alors l’opération Serval), la situation ne s’est pas seulement enlisée, elle s’est dégradée. Le jihadisme, au départ concentré sur le Nord du Mali, s’est propagé au centre, puis aux pays voisins, Burkina, Niger, Bénin. Les 5000 hommes de l’opération Barkhane, qui a succédé à Serval, n’y sont pour rien. Ils ne sont pas assez nombreux pour contrôler ce territoire immense. En fait le tout militaire ne peut pas résoudre la situation. Parce que les terroristes recrutent sur un terreau politique d’inégalités sociales et ethniques.

Aujourd’hui, au Nord du pays, le touareg Iyad Ag Ghali et son allié le peul Amadou Koufa, pavoisent. Leur prestige s’est accru avec la remise en liberté de 200 hommes dont une bonne vingtaine de djihadistes, en échange de la libération de Sophie Petronin. Les voilà en position de force.

Et le pouvoir malien comme le pouvoir algérien semblent décidés à négocier. Alors oui ce sera compliqué. Parce qu’il faudra donner des garanties aux populations peules et touaregs, marginalisées de longue date. Et parce que les djihadistes vont avoir des exigences sur l’application de la loi islamique en matière d’éducation ou de santé, voire sur l’intégration de certains de leurs hommes dans l’armée régulière.

Très compliqué tout ça. Mais comme le tout militaire n’a conduit nulle part, autant essayer la négociation.

Une réorientation militaire contre le groupe État Islamique 

Donc Paris n’a plus qu’à manger son chapeau. Alors concrètement, ça peut se passer comment ?

D’abord, la France ne va évidemment pas négocier elle-même avec les groupes terroristes. Elle va juste fermer les yeux sur le fait que les Maliens et les Algériens le fassent, dans la zone Nord, avec le JNIM lié à Al Qaida. Exactement comme pour la libération de Sophie Petronin : officiellement, nous on n’a rien fait.

Ensuite, les forces de Barkhane vont être massivement réorientées, c’est déjà le cas, vers l’autre théâtre d’opération dans la région : le Sud et l’Est du Mali, vers le Burkina, le Niger, le Bénin. Là où prospèrent les rivaux d’Al Qaida : le groupe État Islamique au Grand Sahara. Ils sont en guerre ouverte avec le JNIM d’Iyad al Ghali et leurs revendications sont moins locales, plus globales, plus radicales encore : un califat géant dans toute la région.

Dans le même temps, il va falloir « habiller » cette réorientation stratégique, la justifier par un discours construit. En particulier auprès des militaires qui ont payé un lourd tribut dans le combat du Nord contre Al Qaida. Pour eux la pilule est amère. La France va donc combattre d’abord le groupe État Islamique, présenté comme plus extrémiste, et comme plus dangereux pour la stabilité des pays voisins dans le golfe de Guinée au Sud.

Cet épisode démontre surtout à quel point la France n’est plus maître du jeu dans la région, si tant est qu’elle ne l’ait jamais été.

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