La Pologne est en proie à une très forte tension sociale, sur la question de l’avortement. Le sujet passe un peu inaperçu au milieu d’une actualité écrasée par l’épidémie et les élections américaines. Cette situation est pourtant révélatrice d'une régression obscurantiste près de chez nous. C'est le monde d'après.

Manifestantes ce 28 octobre à Cracovie et brandissant l'emblème du combat pour le droit à l'avortement en Pologne
Manifestantes ce 28 octobre à Cracovie et brandissant l'emblème du combat pour le droit à l'avortement en Pologne © AFP / Benjamin Furst / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Aujourd’hui en Pologne, c’était Strajk Kobiet. Strajk Kobiet, ça veut dire « la grève des femmes ». Et les rassemblements de plus de 5 personnes ont beau être interdits pour cause de Covid, ça n’a rien empêché : pour le 6ème jour consécutif, des dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue, un peu partout dans ce pays de 38 millions d’habitants : dans les grandes villes, Varsovie, Cracovie, Lodz, Gdansk, et aussi dans les petites villes pourtant souvent conservatrices.

Tout ça parce que jeudi dernier, le Tribunal constitutionnel polonais a réduit en miettes ce qui restait d’une loi déjà très restrictive sur l’avortement : il a interdit l’IVG pour malformation du fœtus, même si elle est irréversible. Seul le viol pourra désormais justifier d’un avortement. Avant même cette décision il ne s’effectuait plus que 2000 avortements par an en Pologne. En fait, les Polonaises avortent clandestinement ou à l’étranger, par dizaines de milliers.

Depuis, la colère s’est emparée des rues. Dimanche dernier, des messes ont été interrompues par les manifestants. Et des graffitis rouges en forme d’éclair (le symbole de la contestation) ont été peints sur les parvis des Eglises. C’est du jamais vu dans ce pays à 93% catholique. Après-demain, vendredi, une énorme manifestation nationale est annoncée à Varsovie. 66% de la population se dit opposée à cette limitation de l’avortement. Toutes les organisations de défense des droits de l’homme la dénoncent.

Le poids d'un lobby de catholiques ultras

On ne découvre pas aujourd’hui que le gouvernement polonais est ultra-conservateur mais le conservatisme est une chose. L’obscurantisme c’est autre chose.

Le pouvoir nationaliste de Jaroslaw Kaczynski, reconduit d’extrême justesse en juillet dernier (51% contre 49), s’enfonce dans l’obsession idéologique sur une prétendue « défense de la famille ». Le gouvernement, qui a nommé les juges du Tribunal, va jusqu’à dénoncer une « barbarie des manifestants ». Et il assimile leur emblème, l’éclair rouge, aux Jeunesses Hitlériennes. Rien que ça.

Pourquoi ? Parce que le pouvoir veut plaire à la hiérarchie catholique, et plus encore à un lobby précis, l’organisation de juristes ultras, Ordo Iuris, qui plaide, entre autres choses, pour une interdiction totale de l’IVG et la stricte limitation des droits des homosexuels. Ordo Iuris a infiltré le pouvoir polonais comme en d’autres temps l’Opus Dei l’avait fait dans l’Espagne franquiste. On est loin des positions du pape François ou du combat libérateur de l’Église polonaise contre la dictature communiste dans les années 80. 

Ce n’est pas du conservatisme, c’est de la marche arrière toute. De l’obscurantisme religieux. Chrétien en l’occurrence. On en trouve d’autres facettes avec les Evangéliques au Brésil ou aux Etats-Unis et leur rejet de la science. Preuve que l’obscurantisme religieux, même aujourd’hui, n’est pas le monopole des radicaux musulmans ou hindouistes. Il est de retour aussi au cœur de l’Europe.

Un pays divisé à l'extrême et une Europe impuissante

Et il n'y a pas grand monde pour en parler. La Pologne, ce n’est pourtant pas rien. C’est le grand pays de l’Est du continent. Un pivot. Et il s’enfonce dans la régression sociale : retrait de la convention d’Istanbul sur la lutte contre les violences domestiques, limitation des droits LGBT, atteintes répétées à l’indépendance de la justice, mise sous tutelle des médias publics. Ordo Iuris aimerait aussi limiter le droit au divorce. Et le ministre de l’Éducation considère que les femmes sont là « seulement pour mettre des enfants au monde ».

En face, l’Europe semble impuissante. Ses valeurs humanistes fondatrices sont pourtant ouvertement bafouées en Pologne. Mais elle ne parvient qu’à supprimer quelques subventions. La règle de l’unanimité de décision parmi les 27 la paralyse.

Le risque, c’est que ça finisse par mal tourner en Pologne. Le pays est divisé comme jamais, polarisé à l’extrême. Il y a des tensions très vives entre les villes et les campagnes, entre les femmes et beaucoup d’hommes souvent extrémistes, des divisions au sein même des familles. Et le pouvoir en place attise cette radicalité. C’est le propre de ces gouvernants populistes à la sauce Trump. Ils cultivent la division, rejettent le compromis.

Tout ça se passe à nos portes, à 1000 kms de la France. L’Europe ne doit pas détourner les yeux de ce qui se passe en Pologne.

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