Le rapport de l'Onu sur la frappe controversée de l’armée française à Bounti au Mali début janvier est accablant : 19 civils tués, en violation du droit humanitaire. Cela confirme notre propre enquête de terrain dévoilée début février. La réponse de la France est peu convaincante. C'est le monde d'après.

La zone de Bounti au Mali théâtre de cette frappe militaire française controversée le 3 janvier dernier
La zone de Bounti au Mali théâtre de cette frappe militaire française controversée le 3 janvier dernier © AFP / MINUSMA / AFP

Cette réponse se résume en une formule : « croyez-nous sur parole ». Le 3 janvier au Mali, ce raid conduit par des Mirage 2000 a bien tué des terroristes et uniquement des terroristes. C’est la version réitérée cet après-midi encore par le ministère des Armées sur un ton offensif, qui met en cause la fiabilité des témoins interrogés par l’Onu. Et c’est la même version qui nous est livrée depuis des semaines, à tous ceux d’entre nous, journalistes, qui avons travaillé sur le sujet.

Paris ajoute aujourd’hui que l’Onu n’apporte aucune preuve qui contredise la version de l’armée française. Sauf que nous n’en sommes plus vraiment là. L’Onu a tout de même interrogé des centaines de personnes. C’est davantage à l’armée française désormais d’apporter la preuve de ce qu’elle avance.

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« Croyez-nous sur parole ». Franchement, on aimerait bien. On aimerait bien que cette intervention ait effectivement permis d’éliminer des jihadistes de la Katiba Serma, cette cellule islamiste qui terrorise la région. On aimerait bien mais on a besoin de certitudes. Il y a un moyen : déclassifier les images vidéo de l’opération filmées par drone. Cela s’est déjà fait à quelques reprises par le passé. Ces images existent. Mais malgré nos demandes répétées, l’armée refuse de les montrer. Au motif que leur divulgation pourrait servir l’ennemi.

Cette application stricte du secret défense alimente le soupçon. Le sentiment que oui il y a bien quelque chose à cacher. Et la question suivante, c’est : qui a vu ces images ? L’État-major, la ministre, le plus haut sommet de l'Etat ? Qui sait exactement ?

Le rôle des contre-pouvoirs

Pour le Rwanda, on vient de le voir, il a fallu attendre 30 ans et le rapport de la commission Duclert pour discerner le rôle joué par la France. Souhaitons ne pas attendre 30 ans cette fois-ci. C’est un enjeu démocratique : l’appréciation de la vérité, en l’occurrence de l’éventuelle existence d’une bavure, ne peut être laissée à la seule appréciation de l’armée, quel que soit son rôle évidemment essentiel pour nos protéger.

Le déroulement de cette enquête sur les événements du Mali le démontre : les contre-pouvoirs sont essentiels en démocratie. Ce sont d’abord les ONG qui ont attiré l’attention sur les zones d’ombre de ce raid : Médecins sans Frontières, avec d’ailleurs des informations dans un premier temps contradictoires. Puis Human Rights Watch.

Ensuite, c’est la presse qui a fait son travail : avec la première enquête effectuée sur le terrain, celle d’Omar Ouahmane de la rédaction internationale de Radio France, avec les premiers témoignages fiables sur le sujet. Nos confrères du Monde, de France 24, de Libération, pour en citer quelques-uns, ont embrayé.

Aujourd’hui, c’est l’Onu qui appelle solennellement la France à diligenter « une enquête indépendante et transparente qui pourrait conduire, je cite, à une réparation appropriée pour les victimes civiles et leurs familles ». Si le gouvernement se mure dans le silence, les parlementaires ont un rôle à jouer. Ils peuvent saisir la commission du secret de la défense nationale habilitée à déclassifier des documents si l’intérêt public l’exige.

Une impasse militaire

Le risque, c'est évidemment que cela nuise aux opérations militaires. Ce sont des opérations militaires très compliquées personne ne le conteste. Nous parlons d’une zone infiltrée par les jihadistes, où les islamistes en arme se mélangent à la population civile, ce qui rend les interventions complexes et aléatoires. Cela aussi, notre enquête de terrain l’a raconté. Et c’est pour ça que personne ne remet en cause le fait que ce raid avait certainement, au départ, des jihadistes pour cible.

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Mais ce rapport de l’Onu vient confirmer ce que l’on pressent depuis des mois : la solution au Mali ne sera pas militaire. Elle ne peut être que politique, économique, sociale. Les populations situées dans cette zone, essentiellement des éleveurs Peuls, ont souvent autant peur de l’armée malienne que des terroristes. Parce que l’Etat central malien les a laissés tomber : pas d’écoles, pas de centres de santé, pas d’eau, pas d’électricité, pas de boulot. La solution ne passera pas par des bombes ou des drones.

Alors bien sûr, ces doutes désormais très sérieux sur l’existence d’une bavure française vont d’abord alimenter la rhétorique des jihadistes. Mais ils confirment surtout à quel point au centre et au Nord du Mali, nous sommes engagés dans une impasse militaire. 

Se draper dans le silence en dénonçant une instrumentalisation de ce rapport par les jihadistes ne résoudra rien. Ce dont on a besoin, dans un État de droit, c’est seulement de connaitre la vérité.

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