Paris est très en colère après la rupture par l’Australie du « contrat du siècle », la livraison de 12 sous-marins par le français Naval Group. « Brutal, du Trump » dit Jean-Yves le Drian. Mais le choix australien de privilégier à la place une alliance avec Washington et Londres, est compréhensible.

Le premier ministre australien Scott Morrison
Le premier ministre australien Scott Morrison © AFP / Rohan THOMSON / AFP

La première raison est simple : l’Australie a peur. Elle a peur de la Chine, son grand voisin régional du Nord. 

Et les Australiens ont peur au premier sens du terme : l’expansion militaire chinoise de ces dernières années est rapide et spectaculaire, d’abord dans la zone dite de mer de Chine méridionale, puis encore plus au Sud, près des Philippines. La marine chinoise, en plein développement, a pris le contrôle de plusieurs ilots, les Spratleys, les Paracels. Elle y construit des pistes d’atterrissage, y bâtit des infrastructures militaires. Pékin y conteste le droit international de la mer.

Ce n’est plus seulement Taïwan qui se sent menacé. L’Australie n’est plus si loin. Et d’ailleurs, la tension entre les deux capitales saute aux yeux depuis plusieurs mois. Expulsion des journalistes australiens de Chine, tension autour de l’opérateur de téléphonie Huawei, les contentieux se multiplient.

Il est donc logique que l’Australie, à un moment donné, change de logiciel. Les États-Unis lui proposent un accord global de sécurité avec des sous-marins à propulsion nucléaire. Là où l’accord avec Paris prévoyait uniquement des sous-marins classiques. Canberra choisit la solution la plus protectrice. C’était en fait prévisible. Paris a un peu péché par naïveté et cécité en ne le voyant pas venir. 

D’ailleurs fait révélateur : la presse australienne aujourd’hui se fait à peine l’écho de la colère française, c’est une brève. Elle regarde surtout la colère chinoise. C’est ça le sujet important vu de là-bas.

Peur de la Chine et alliance anglophone 

Le résultat, c'est donc une alliance de l’Australie avec les États-Unis et le Royaume-Uni et là aussi, c’est logique. Le choix de l’Australie est dicté par la peur (point 1) et aussi par un élan naturel vers des pays, des alliés de culture proche et de langue similaire (point 2).

"Nous avons une histoire commune de démocraties maritimes",

disait la nuit dernière Joe Biden pour justifier cette alliance, lors d’une conférence de presse dont l’éclat a sans doute flatté le premier ministre australien. Il y a là une alliance naturelle. Elle ne vient pas de nulle part. Washington et Canberra étaient déjà liés par un pacte de sécurité mutuel, font partie d’un même réseau de partage du renseignement, et d’un même groupe diplomatique, le Quad, avec l’Inde et le Japon.

Et puis surtout, l’offre américaine ne pouvait pas se refuser : un partage de technologie sur le nucléaire c’est rarissime. La France, dindon de la farce, ne peut que le constater : les Etats-Unis, sur le militaire, c’est plus fort que toi.

Ajoutons que cette alliance est logique aussi vue de Londres, bien forcée de regarder vers le monde anglophone après avoir claqué la porte de l’Europe. Et logique plus encore du côté de Washington : les États-Unis se retirent du Proche et du Moyen Orient (on l’a bien vu à Kaboul) pour mieux se concentrer sur la zone Indo-Pacifique, théâtre de leur grande rivalité avec la Chine.

Et là, il suffit de regarder une carte : dans cette partie du monde (60% de la population mondiale, 40% de l’économie mondiale), l’Australie est un pion essentiel. La France et l’Europe sont en dehors de la carte.

Une bataille franco-allemande pour des prunes

On objectera qu'il y avait quand même un contrat et qu'il est bafoué ! Mais les affaires sont les affaires. Et la morale n’a guère de place là-dedans Ce n’est pas une découverte. Ce n’est pas la première fois qu’un contrat d’armement est rompu pour des intérêts politiques supérieurs. Et on n’est jamais trahi que par ses amis.

S’y ajoute, c’est la troisième raison qui rend la décision australienne compréhensible, s’y ajoute des retards dans la livraison des sous-marins français. C’est en tous cas ce qu’affirme le pouvoir australien. Et là encore, on aurait pu le voir venir. En juin dernier déjà, le premier ministre Scott Morrison évoquait l’hypothèse « d’un plan B » sur ce contrat. Ces derniers jours, la presse australienne et plusieurs think tanks américains évoquaient l’impérieuse nécessité d’une alliance entre les deux capitales. Et puis l’offre américaine, répétons-le est intéressante aussi sur le plan économique puisqu’elle propose un saut technologique à l’Australie : le nucléaire.

L’ironie de l’Histoire c’est que le groupe français Naval Group avait initialement décroché ce contrat après une bataille commercial contre un rival allemand, TKMS. Résultat de cette bataille entre Européens : victoire des États-Unis. Voilà un bon sujet de discussion pour le diner prévu ce soir à l’Elysée entre Emmanuel Macron et Angela Merkel.  Cet épisode donne de l’eau au moulin du président français, qui plaide pour une autonomie européenne sur la Défense.

Il faut s’y faire : vu de Washington, version Biden comme version Trump, l’Europe c’est secondaire sur l’échiquier mondial. Il y a plus important.

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