Le comédien Gaspard Ulliel, âgé de 37 ans, est décédé après un accident de ski. Nous vous proposons de réécouter son entretien au micro de Laurent Goumarre où il se confiait sur les coulisses du film "Les Confins du monde" et les grands tournants et apprentissages de sa vie d'acteur.

Gaspard Ulliel, acteur français, récompensé de deux Césars (photographié à Paris le 26 novembre 2018)
Gaspard Ulliel, acteur français, récompensé de deux Césars (photographié à Paris le 26 novembre 2018) © AFP / Joël Saget

Ses plus grands succès au cinéma

Il s'est révélé dans "Les Égarés" d'André Téchiné où il partageait l'affiche avec Emmanuelle Béart, puis dans "Un long dimanche de fiançailles" de Jean-Pierre Jeunet qui lui a valu de remporter le César du meilleur espoir masculin en 2005. Impossible d'oublier sa formidable interprétation du célèbre couturier "Yves Saint-Laurent" dans le biopic réalisé par Bertrand Bonello en 2014. Comme de son rôle de "Jacquou le Croquant" de Laurent Boutonnat, deuxième acteur a avoir interprété à l'écran le héros imaginé par Eugène Le Roy.

Avant de remporter le César du meilleur acteur avec "Juste la fin du monde" de Xavier Dolan aux côtés de Vincent Cassel, Nathalie Baye ou encore Léa Seydoux. Il y interprétait Louis, 34 ans, qui n'a plus vu sa famille depuis des années et ressurgit du jour au lendemain pour leur annoncer une terrible nouvelle. Un film aussi émouvant qu'il en devient presque testamentaire aujourd'hui

Gaspard Ulliel était à l'affiche du film de Guillaume Nicloux Les Confins du monde, sur l'Indochine en 1945, en salles le 4 décembre.

Gaspard Ulliel, enlisé en Indochine

L'acteur français, déjà primé de deux césars, revient sur grand écran avec un rôle qui ne ressemble pas aux précédents. Gaspard Ulliel joue l'histoire d'un soldat enlisé au Vietnam, mû par un désir de vengeance. Sur fond d'enlisement colonial, sujet peu traité par le cinéma français, de la France en Indochine, le film raconte de façon analogue l'enlisement d'un homme, et c'est là la force du film : deux versants d'une même solitude, d'une même névrose.

La mise en scène de Guillaume Nicloux frappe ici par sa sécheresse, mais surtout par son impudicité. Le corps y est exposé sans ménagement, qu’il s’agisse des cadavres mutilés par la guerre (têtes coupées, membres sectionnés) ou de la sensualité des soldats eux-mêmes, rendue âpre et brutale par les souffrances qu’ils endurent. Au motif de la vengeance, s’adosse bientôt celui de la sexualité maladive, celle des soldats hantés par la perte de la virilité.

"Acteur, je ne l'aurais jamais pensé"

Gaspard Ulliel : "Je n'ai pas réellement de formation classique. J'avais fait du théâtre plus jeune, dans un petit théâtre de quartier, mais je considérais vraiment cela comme une activité extrascolaire, je n'avais pas du tout l'ambition de devenir acteur.

Le théâtre, j'ai mis un peu de temps à y venir parce que ça m'effrayait.

Ça m'est un peu tombé dessus, j'ai multiplié les séquences sur les plateaux. Forcément, à cet âge-là, c'est une aventure assez magique de se retrouver sur un tournage, de voir comment on fabrique un film. Et puis cette expérience collective aussi m'exaltait au plus haut point. Et j'ai commencé petit à petit à m'intéresser au cinéma de manière plus large, à voir des films anciens, à lire sur le cinéma. Un moment donné, je me suis dit que j'avais envie de poursuivre dans cette voie-là, de faire des films. Après le baccalauréat, j'ai entamé des études de cinéma, que j'ai interrompu assez rapidement puisque c'est là où tout s'est accéléré pour moi.

Aujourd'hui la fiction, c'est comme si elle révélait un autre moi, que je continue à découvri un peu plus à chaque film.

"Aurais-je pu devenir réalisateur ?"

GU : "C'est quelque chose qui, paradoxalement aujourd'hui, me paraît moins atteignable qu'à un moment. J'ai peut-être un regard plus lucide là-dessus et je me rends compte que c'est une responsabilité énorme et qu'on ne fait pas un film juste pour faire un film. Après, je pense que je me mets la pression aussi tout seul. Je ne sais pas si un jour j'aurais le courage de le faire. C'est toujours dans un coin de ma tête, mais aujourd'hui, j'ai cet appétit renouvelé dans mon travail d'acteur et je me focalise là-dessus".

"Un certain goût nostalgique pour le dessin vis-à-vis de mon père"

GU : "Mon père était styliste de mode et j'ai des souvenirs d'enfance. Je suis enfant unique. Parfois, je jouais comme dans la même pièce, je l'observais et il passait des heures à dessiner sa nouvelle collection. Et il y a ce bruit très singulier du crayon sur la feuille qui me revient et résonne en moi. J'aime bien parce que quand j'y repense, ça peut être aussi le son de l'écriture. C'est tout simplement le son de quelque chose qui prend forme, et je trouve ça assez beau, émouvant. C'est l'idée de coucher une part de soi-même, une part de son âme sur le papier. Enfant, je dessinais énormément, je peignais aussi et c'est quelque chose que je fais beaucoup moins aujourd'hui. Avant de découvrir les plateaux de cinéma, je me destinais plus à quelque chose qui était lié au dessin ou à l'art pictural".

Le rapport aux médias : l'époque de "Culture pub", l'émission qui l'a marqué

GU : "Une époque où il y avait encore quelque chose d'assez ludique dans la publicité, cette approche créative, qui venait nous accompagner pour essayer de questionner.

Les gens ne sont plus dans cette réflexion-là. Ils se contentent de consommer aveuglément, dans une sorte de réflexe pavlovien, sans forcément essayer de décortiquer les raisons de leur dépendance.

"Les Confins du monde" : quelle expérience ça a représenté ?

GU : "J'y voyais la promesse d'une aventure assez hors norme et humaine avant d'être une aventure de cinéma, ça a été une vraie rencontre. Apparemment, ce qui l'a marqué, c'est mon rôle dans le préquel de "Hanibal lecter, les origines du mal". Ce n'est pas forcément le film dont on me parle en premier. Il y a quand même quelque chose d'assez mystérieux dans les échanges avec Guillaume, que ce soit dans la vie ou sur un plateau. C'est ça qui me plaît, c'est une autre façon d'aborder l'exercice du tournage et je dirais une autre façon de penser le cinéma tout court.

Il y a cette sensation de vide absolu quand on arrive sur scène. On est jeté comme dans un espace immense. On ne peut pas s'inscrire dans un cadre, dans une valeur, dans un gros plan. Il y a ce rapport au temps qui est très, très différent.

Ce qui est au cœur de sa démarche aujourd'hui, c'est justement de s'affranchir de toute idée préconçue, de tout préjugé pour se libérer d'une certaine forme de conformisme et s'ouvrir à l'éclat de l'instant, à l'inattendu, à la surprise, et se perdre dans un tournage. C'est fabuleux de nous déplacer comme ça dans une jungle dans le nord du Viêt Nam. Ce qui est fabuleux, c'est que ça modifie complètement la perception, la tension qui règne sur un plateau et surtout, la manière d'appréhender l'exercice du tournage. On est obligé de repenser nos réflexes et tout le monde est ramené sur un plan d'égalité. Il y a une vraie forme d'humilité. L'intérêt de cette démarche de ne rien anticiper, c'est qu'on cherche au moment donné, pendant la prise, on arrive sur un nouveau décor et tout peut tout peut-être bousculé à tout moment".

Rencontre avec Gérard Dépardieu

GU : "C'est une rencontre énorme. Au-delà de l'acteur, j'ai rencontré quelqu'un qui est d'une curiosité et d'une ouverture à l'autre, qui est assez fascinante et qui, surtout, s'inscrit dans la vie comme personne. Il incarne le moment, l'instant, et aujourd'hui, Gérard, c'est même plus un acteur, il ne joue même plus, il se laisse vivre à l'intérieur du personnage. C'est assez fabuleux".

GU : "C'est une aventure très marquante et assez singulière dans son genre. Ce qui est formidable avec Xavier, c'est qu'il met sans arrêt l'acteur au centre de son dispositif. Il a cet amour immense et ce respect énorme pour les acteurs. Et ça se ressent. Il est frustré de ne pas se voir offrir plus de propositions en tant que comédien. Il est avec nous dans les prises. J'ai rarement vu un metteur en scène aussi interventionniste comme ça, accroché à son retour vidéo, et c'est comme s'il vivait les séquences avec nous".

Il vit nos émotions au même moment. C'est assez beau

Gaspard et la comédie ?

Je ne dégage pas ça, et de toute façon je me vois offrir très peu de rôles comiques (rires)

"Si j'avais pu j'aurais embrassé une carrière musicale"

GU : "Si j'avais le choix de mon métier aujourd'hui, je pense très certainement dans la musique. J'en ai fait l'expérience, j'ai essayé à plusieurs moments de ma vie de m'y mettre et je me suis aperçu que je n'avais pas vraiment de prédispositions pour ça. J'ai fait un peu de saxophone, un peu de piano. Mais je n'ai vraiment pas un vrai niveau à mon plus grand regret".

60 portraits du cinéma, par François Florent

François Florent, signe le livre Au cours Florent, le portrait de 60 acteurs et actrices, passés dans son école de théâtre des cours Florent.

Il a créé l'école de théâtre la plus réputée en France, à l'origine de la carrière de beaucoup d'acteurs et d'actrices célèbres : les cours Florent.

Parti de cours donnés au hasard d'une salle louée par le conservatoire municipal du XVIIe, jusqu'à l'établissement de cette institution désormais emblématique, le livre Au cours Florent retrace le parcours de 60 florentins, photographiés par l'inimitable studio Harcourt.

Deux institutions du cinéma et du théâtre français : « On n'est pas acteur français lorsqu'on a pas été photographié par les studio d'Harcourt. » disait Roland Barthes ; réunies dans ce beau livre à la croisée de l'art, du théâtre et de la photographie.

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