C’est la première fois que Catherine Dufour, connue pour ses romans de fantasy et de science-fiction, s’aventure dans une collection de polar. Et c’est une entrée fracassante !

Elle met en scène une femme de 40 ans, Claude. Une femme sans. Sans mec, sans emploi, et maintenant sans domicile fixe car elle ne peut plus payer le loyer de son appartement.

Alors quand un juriste de Philadelphie, qui croit savoir qu’elle a travaillé dans la police, lui propose d’enquêter sur la disparition d’une famille venue passer les vacances en France, un an auparavant, elle saute sur l’occasion.

Claude va donc louer à son tour le manoir perdu dans la campagne où séjournaient les Américains. Un vieux manoir des années 30, à l’atmosphère chargée, où résonnent le soir des bruits de pas mystérieux…

Ça commence donc comme un roman fantastique

Le texte multiplie les références aux grands maîtres du cinéma et de la littérature fantastiques. Catherine Dufour excelle dans le jeu avec les codes du roman d’horreur. Certaines scènes rappellent Stephen King qu’elle cite abondamment.

Mais très vite, aux courses-poursuites avec les spectres et les revenants, se mêlent les souvenirs de galère de Claude, les licenciements, les DRH hypocrites, le chômage, Pôle emploi. 

Et sa lutte contre les fantômes qui hantent le manoir et veulent l’empêcher de s’installer, devient la métaphore d’un monde qui l’a rejetée, d’un système d’inégalités et d’exclusion.

Pour vous donner un exemple, je vous propose d’écouter un extrait où Claude massacre le fantôme d’une petite fille morte dans les années 20…

Extrait :

"Garce garce garce ! C’est pour me faire peur ! Me faire du Mal ! Comme tout le monde !" Elle fit de la bouillie de ses nuits gelées, de ses CV inutiles, de la pluie tambourinant sur le toit de la voiture, des onglées, des candidatures, de ses pieds durs comme le béton, des coliques, des sandwichs, des réveils où elle grelottait si fort que les amortisseurs vibraient tandis que des morceaux de cervelle et d’oreille volaient en tous sens. Elle fit un pas pour frapper plus bas, sur toutes les queues à Pôle emploi, toutes les erreurs 404 d’Unidialog, tous les PPAE, tous les formulaires en ligne, tous les DRH, Colombe Flenche-Rian et Yvette Cenuit ! La petite était vêtue d’une courte robe blanche à petites fleurs et Claude la troua sans pitié, du haut en bas, visant la poitrine, puis le ventre, les cuisses maigres étendues dans l’herbe, un fémur craqua avec un bruit affreux et il y avait du sang partout.

C’est violent ! Mais à l’évidence, elle joue avec le second degré. Et c’est comme ça tout au long du roman

On se régale de l’humour noir qui emporte le texte, de sa formidable énergie et du décalage constant entre l’horreur de ce qui est décrit et l’ironie railleuse de la mise en scène.

À la fin du livre, les occupants du manoir se réunissent pour un « bal des absents » sur le refrain sautillant du fameux King Porter Stomp de Jelly Roll Morton enregistré au début des années 20. Écoutez-le, il donne le ton du roman…

Extrait sonore : King Porter Stomp de Jelly Roll Morton

L’ambiance n’a rien de sinistre et le roman non plus !

Le récit est enlevé, l’écriture rapide, l’humour au vitriol. Le sujet est grave, on est du côté des oubliés du système, on joue avec les invariables du roman d’horreur, mais le texte est plein d’énergie, et de rage, et de vie. La fin est un formidable pied de nez. Au « bal des absents », on a très envie de danser !

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