Pour nous divertir du confinement voici un polar plutôt déjanté, à l’humour abrasif : « Fin de siècle », de Sébastien Gendron.

Le Mégalodon, une espèce de requins qui semble avoir disparu depuis bien longtemps pourtant…
Le Mégalodon, une espèce de requins qui semble avoir disparu depuis bien longtemps pourtant… © AFP / Raul Lunia / Leemage

"Fin de siècle" est une comédie noire extrêmement réjouissante, un polar savamment déconstruit

Et d’abord un grand plaisir de lecture. L’auteur s’amuse, à l’évidence. Et nous avec lui. Il multiplie les scènes délirantes, passe d’un lieu à l’autre, d’un personnage à l’autre sans que l’on sache vraiment où il veut en venir. Jusqu’à ce que le puzzle, peu à peu, prenne forme.

Pour exemple, le roman s’ouvre sur le meurtre méticuleux d’une femme, dans sa villa de Roquebrune-Cap-Martin, par un maniaque du couteau. L’auteur étire la scène, multiplie les détails, rien ne nous est épargné. Mais on est au deuxième ou au troisième degré, pas dans le pastiche, plutôt dans la déconstruction en direct de ce genre de scène archétypique du roman de tueur en série. Tout y est, mais surligné, à distance, pour en moquer les clichés et la ringardise. Contre toute attente, le résultat est savoureux et vraiment drôle.

Le livre se déguste ainsi, chapitre après chapitre, comme une série de petites gourmandises aux saveurs variées et toujours piquantes.

Difficile dans ces conditions de résumer l’intrigue d’un tel roman. Disons qu’il se passe dans un futur proche. Sébastien Gendron imagine un monde marqué par le retour des mégalodons, vous savez ces requins géants disparus depuis des lustres. Un des prédateurs les plus terrifiants qui aient jamais existé.

Résultat, les océans sont désertés. Finie la pêche, fini le commerce maritime. Plus de baignades ni de régates. Sauf en Méditerranée, que l’on a protégée en construisant deux herses immenses, à Gibraltar et à l’entrée du canal de Suez. Pour le plus grand profit de la population la plus aisée de la planète qui est venue s’installer là, dans de luxueuses villas en enfilade sur tout le littoral.

Quand commence le livre, l’entreprise qui gère les herses a été privatisée. Le fonds de pension qui l’a rachetée a cherché à faire le maximum d’économies sur l’entretien et la surveillance des installations. Et une brèche s’est ouverte dans la herse, permettant aux requins venus de la préhistoire de pénétrer dans les eaux où s’ébattent les élites contemporaines…

Il s’agit donc d’un roman en forme de jeu ou de fable

Il s’agit d’abord d’un divertissement. Sébastien Gendron joue avec les gammes des romans ou des films de série B. Outre le tueur en série qui ouvre le bal, il met en scène des flics qui le poursuivent, un couple de riches oisifs trafiquants de tableaux, un fils à papa qui cherche la gloire en s’apprêtant à sauter depuis une capsule spatiale. Tous les rebondissements qui bousculent la vie de ces personnages sont le plus souvent rocambolesques et délirants, prétextes à des scènes de folie.

Ma préférée se passe sur une plage en Crête où 400 spectateurs happy fews assistent à une projection des Dents de la Mer sur un écran géant dressé au milieu de la baie. Ils sont tous installés sur des fauteuils gonflables alignés sur la mer quand, au milieu du film, une troupe de mégalodons affamés se jettent sur eux…

En fait, l'auteur de ce polar, Sébastien Gendron est un maître de l’humour noir. Caustique, féroce, son roman se lit d’une traite. On rit beaucoup.

Mais au bout du compte, c’est un portrait passablement sombre qu’il brosse de notre société. Et là on ne rit plus.

La solitude des riches oisifs de la côte méditerranéenne, les aberrations de notre système économique, les dérives du marché de l’art, la catastrophe écologique en cours, autant de thèmes qui pulsent en filigrane du roman.  L’auteur fait feu de tout bois pour finir dans une sorte de feu d’artifices dystopique.

Sébastien Gendron est un romancier brillant, drôle, provocant, mais son regard est pessimiste. Sa métaphore des mégalodons le montre bien. À force d’épurer les océans, les prédateurs qu’il met en scène finissent par ne plus rien avoir à se mettre sous la dent. Ils ont tout bouffé, tout dévasté. Et se retrouvent échoués, la gueule béante, enlisés dans le sable des plages.

Fin de siècle de Sébastien Gendron, chez Gallimard, collection Série noire est également disponible en version numérique.

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