Sur la couverture on voit un pistolet caché sous un oreiller, et le titre comme un coup de poing « Faut pas rêver ». C’est le quatrième roman d’une virtuose de la comédie noire, Pascale Dietrich. Il met en scène un homme qui souffre de somniloquie : toutes les nuits, il parle en dormant…

Cet homme s’appelle Carlos, et il est typique des personnages de Pascale Dietrich, hors normes, décalé, de ceux qui interpellent immédiatement le lecteur.

Au premier abord, Carlos est le compagnon idéal : attentionné, jovial, intelligent, d’un naturel heureux, il a troqué son ancien job dans la finance pour devenir sage-femme. Vous imaginez !

Il boit du thé vert, il est fan de permaculture et de jardins partagés, il adore les enfants, il est féministe évidemment, et bon cuisinier. Bref, le mec plus ultra version bobo écolo, spécimen que Pascale Dietrich égratigne gentiment au passage.

Seulement voilà : au milieu de la nuit Dr Jekyll devient Mr Hyde, Carlos vocifère, en proie à d’inquiétants délires verbaux. Et toujours dans sa langue maternelle, l’espagnol, à laquelle, Louise, sa compagne, ne comprend rien.

Elle va enregistrer, à son insu, ce qu’il raconte la nuit sur un petit dictaphone et demander à sa meilleure amie, Jeanne, de lui traduire les propos de Carlos. 

Et là, mauvaise surprise, son compagnon s’en prend violemment à un certain Gonzalez qu’il traite de tous les noms, menace de lui éclater le crâne et raconte même qu’il l’a tué et a poussé sa voiture au fond de la mer. Toujours au même endroit, Marbella.

C’est alors que le roman glisse vers le polar, l’enquête scientifique sur le délire de Carlos conduisant droit à l’enquête policière.

Jeanne contacte un de ses amis, spécialiste des rêves, qui va positionner tous les mots du discours nocturne de Carlos sur une carte… et conclure qu’il s’est passé quelque chose de traumatisant dans le passé, à Marbella.

Les rêves ne trompent pas, comme Jeanne le sait bien…

Extrait :

Cela faisait maintenant près d’une semaine qu’elle traduisait ces fichiers et elle avait pris goût à ce petit rituel. Chaque jour, elle attendait le morceau de rêve avec la même impatience que le nouvel épisode d’un feuilleton télévisé. Elle avait le sentiment de découvrir quelque chose de parfaitement neuf, une forme de pensée et d’expression primaire pas encore défrichée. Ça la changeait de la langue de bois. Le sommeil était peut-être l’un des derniers lieux où l’on pouvait s’exprimer sans avoir à se censurer et à se conformer au politiquement correct. Qui, dans ses rêves, parle de « techniciens de surface », de « gens de couleur » ou de « personnes en surcharge pondérale » ? La nuit, les gens appellent un chat un chat.

La seconde partie du livre va se passer en Andalousie

Louise et Jeanne vont partir pour Marbella pour tenter de savoir ce que cache le discours de Carlos. Et elles ne vont pas être déçues !

Dans cette seconde partie, Pascale Dietrich joue savoureusement des codes du roman de gangsters, mais en les pervertissant puisque ce sont des femmes qui mènent la danse. L’exercice est hautement réjouissant, funambule, à la limite de la farce.

Réjouissant également est le portrait au vitriol qu’elle fait au passage de Marbella, en incarnation des inégalités sociales. D’un côté le bling-bling, les hôtels de luxe avec piscines au raz de la mer, les casinos, les yachts. Et de l’autre les travailleurs sans papier qui triment dans des serres surchauffées saturées par les émanations de produits phytosanitaires.

Le tout sur fond de corruption généralisée : dans cette ville, un bâtiment sur trois est illégal, affirme-t-elle.

Le roman est donc plus sérieux qu’il n’y paraît, mais c’est d’abord une comédie. De quoi est fait l’humour de Pascale Dietrich ?

Difficile question ! D’une imagination pétillante, d’abord, d’une singulière fantaisie, d’une espièglerie à toute épreuve.

Pascale Dietrich a un œil acéré, l’art de trousser une scène en quelques mouvements très vifs, sans jamais s’étendre. C’est toujours fin et enlevé.

Et puis il y a son écriture piquante et un sens décapant de la métaphore. Quand elle écrit par exemple à propos d’un sémiologue travaillant sur la retranscription des rêves de Carlos : « Il se mit à parcourir les feuilles dactylographiées avec l’avidité d’un mordu du bricolage découvrant un nouveau modèle de perceuse ».

Voici Mathilde un livre à emporter pour les vacances. Avec les trois précédents si vous ne les avez pas lus.

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