Des retrouvailles très attendues, cette semaine, avec une héroïne au succès mondial : l’inspectrice de la Police forale de Navarre, Amaia Salazar, imaginée par Dolores Redondo. Après la trilogie du Baztán, adaptée au cinéma, voici un quatrième épisode de la saga, "La face nord du cœur"

Dolores Redondo
Dolores Redondo © Getty

La face nord du coeur, on pourrait dire aussi la face sombre de l’âme humaine, fascinante question qui hante toute la série.

La trilogie se passait dans la vallée navarraise du Baztán, que Dolores Redondo se plaisait à montrer isolée, sauvage, humide et venteuse. Recouverte de sombres forêts où l’on risque de se perdre.

Avec un sens aigu des atmosphères, elle créait ainsi un décor inquiétant pour mettre en scène des histoires de meurtres rituels, de sectes sataniques façon Rosemary’s Baby, dans une région également réputée pour ses traditions de sorcellerie.

Tout son art consistait à mêler intimement le réalisme cru des enquêtes policières et le charme maléfique des vieilles croyances populaires, des légendes comme celle d’Inguma, esprit malin réputé boire l’âme des enfants pendant qu’ils dorment.

Chaque épisode prolongeait le précédent, en approfondissait le mystère. Il vaut donc mieux les lire dans l’ordre, ils sont disponibles en poche, dans la collection Folio.

L’enquêtrice Amaia Salazar n’est pas pour rien non plus dans la réussite de la série

C’est même son atout majeur. Amaia est un formidable personnage, une jeune femme traumatisée par son enfance, marquée par la haine que lui vouait sa mère et la lâcheté de son père.

Amaia vit avec l’ombre de sa mère penchée sur elle, elle a survécu, est devenue une guerrière, un flic hors pair. Pour avoir côtoyé l’enfer, elle a développée un sens hors du commun du comportement criminel. Une  sensibilité au Mal, une extraordinaire intuition, qu’elle marie à de solides capacités d’analyse.

Amaia Salazar fascine, autant que Lisbeth Salander, l’héroïne de Millénium. Elle incarne une sorte de lien entre le monde réel et l’invisible, les vivants et les morts qui lui rendent visite quand elle rêve et ne cessent de la poursuivre une fois éveillée.

Qu’en est-il alors de ce quatrième épisode, La face nord du coeur ?

Il se situe en amont des trois précédents. En août 2005. Amaia n’est alors qu’une jeune sous-inspectrice de la police de Navarre, envoyée en stage à Quantico, en Virginie, à l’académie du FBI.

L’agent Dupree, qui enseigne le profilage des criminels, va vite remarquer ses dons exceptionnels et l’entraîner avec lui à la Nouvelle Orléans sur les traces d’un tueur en série qui s’en prend à des familles entières. Des familles qui se ressemblent étrangement et qu’il massacre selon un rituel bien précis.

Le récit, extrêmement prenant, alterne les scènes au présent, aux Etats-Unis, et au passé, en Espagne, quand Amaia était enfant. Ce passé vient sans cesse harceler le présent, aiguisant dans la souffrance le sixième sens d’Amaia pour comprendre les gestes du criminel.

C’est d’autant plus passionnant que l’agent Dupree, son instructeur, a lui aussi connu une enfance dévastée et qu’il est, comme elle, hanté par la mort.

Et tout cela se passe alors que la Louisiane subit le passage de l’ouragan Katrina

Dolores Redondo en exprime la puissance terrifiante, les maisons noyées, les rues inondées, les arbres déracinés, les populations les plus pauvres abandonnées.

L’enquête se déroule ainsi sur fond d’apocalypse, mêle rituels meurtriers bien réels, traditions vaudou et mythes de la culture cajun. La mort est omniprésente, les fantômes dialoguent avec les vivants.

Ce quatrième épisode de la saga, remarquablement réussi, est ainsi au cœur des obsessions de l’autrice, la Mort et le Mal.

Ses figures du Mal, la mère d’Amaia ou le tueur en série par exemple, sont bien sûr des psychopathes. Mais ils incarnent aussi une dimension plus vaste, celle de la présence possible d’une force obscure à l’oeuvre parmi les hommes. Comme le dit Amaia, « son pouvoir tient au fait que nous ne croyons pas à son existence. Comme le diable ».

Jusqu’au bout, Dolores Redondo joue ainsi, avec une belle efficacité romanesque, de l’ambiguïté entre réalité et légende, sciences criminelles et croyances millénaires. La face nord du cœur, c’est l’ombre tapie au fond de chaque être humain. Reste à savoir ce qu’elle représente. Pour son héroïne, la question est infiniment douloureuse : il fera toujours nuit à Baztán.

  • La face nord du cœur, de Dolores Redondo. Traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet, paru chez Gallimard (collection Série Noire).  
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