Un roman qui met en scène des professionnels de la manipulation, communicants, lobbyistes, une sorte de bal des vampires particulièrement violent.

C’est une histoire bien connue et documentée dont s’empare Marin Ledun. Celle de l’industrie du tabac, pionnière et, aujourd’hui encore, emblématique de la manipulation des consommateurs, de la science et des pouvoirs publics, pour vendre toujours plus de cigarettes.

Le pari de l’auteur est de mettre en fiction les stratégies marketing et les manœuvres du lobby du tabac pour valoriser l’acte de fumer, en l’associant à la liberté par exemple ; pour contrôler les recherches scientifiques susceptibles d’en établir les dangers ; pour influencer les décideurs politiques et retarder au maximum les réglementations sanitaires.

Marin Ledun réussit magnifiquement son pari. Son roman est un formidable polar, passionnant, foisonnant, haletant, dont l’action se situe en Europe, dans les années 1990 et 2000, quand les mesures anti-tabac commencent à prendre de l’ampleur.

Tout commence par un braquage, du côté du Havre, en juillet 1986…

Un braquage spectaculaire, minutieusement organisé, de deux camions citernes remplis d’ammoniac liquide destiné à une usine de cigarettes. L’affaire est menée par des professionnels. Elle va laisser plusieurs cadavres sur le carreau.

Très vite entre en scène un inspecteur de police qui va se casser les dents sur cette histoire et poursuivre inlassablement, pendant vingt ans, le chef d’orchestre et les commanditaires de ce braquage.

C’est l’histoire de cette traque obsessionnelle qui sert de fil principal au roman qui se déploie de Paris au Montenegro, des couloirs de Bruxelles au dédale des mafias de l’Est, des sociétés de conseil en marketing aux circuits de course automobile.

Ambitieux dans son propos, ce roman l’est aussi sur le plan littéraire. Marin Ledun a choisi un style épuré, au rythme rapide, phrases au millimètre, dialogues acérés, qui privilégient l’action, les gestes et les comportements. Comme on l’entend dès le début du livre, avec la scène du braquage…

Le Havre, 28 juillet 1986. Les deux camions-citernes Renault G230 apparaissent à 2h02 sur la route départementale qui relie Harfleur à Gainneville. Ils sont chargés d’ammoniac liquide jusque’à la gueule -douze mille litres chacun. Sur leurs flancs, en lettres blanches sur fond bleu, le logo de la société Yara, surmonté d’un drakkar stylisé. Leurs phares aveuglent une fraction de seconde le conducteur de la Lancia Delta de couleur blanche qui les attend en bout de ligne droite, kilomètre 48, au milieu de la chaussée, tous feux éteints. À son bord, trois hommes suréquipés, cagoulés et armés. Combinaisons militaires, gilets pare-balles modèle Y en kevlar, gants de cuir, lunettes et demi-masques de protection respiratoire. Deux à l’avant, un sur la banquette arrière. Rien n’a été laissé au hasard.

Des figures connues mêlées à des personnages fictifs

On reconnaît des hommes politiques, des stars du sport. Mais la plupart sont fictifs et passionnants. Le flic, hanté par sa traque. David Bartels, ancien d’un cabinet ministériel, séducteur flamboyant, génie du marketing passé au service du lobby du tabac. Anton Muller, son homme de confiance, chargé des basses besognes et des relations avec la mafia. Sophie Calder, spécialisée dans l’évènementiel sportif, à la tête d’une escouade de prostituées.

Leur vie est une guerre, pour la plupart d’entre eux vide de sens, ils en sortiront broyés. Seule l’industrie du tabac tire son épingle du jeu et continue de prospérer au prix de millions de morts.

Marin Ledun utilise les moyens de la fiction pour faire surgir le réel, relier les fils, montrer le tableau d’ensemble qui n’apparaît que par fragments dans la presse. Son livre est important, c’est le roman noir, parfaitement documenté, d’une industrie qui, au nom des intérêts économiques et du libre marché, a vendu son âme au diable.

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