"Paria", de Richard Krawiec est un roman noir américain. Un roman qui s’ouvre comme une confession : « Je suis au courant de certaines choses, et personne ne le sait ».

C’est un homme d’un certain âge qui écrit. Il a été maire d’une petite ville ouvrière du nord est des États Unis. Il a effectué plusieurs mandats. Mais il revient sur un événement lointain qui a marqué son adolescence, dans les années 60, et qui ne cesse de le ronger. Il veut se délivrer, bien conscient pourtant que la vérité est inaccessible. La forme déstabilise ainsi d’emblée le lecteur.

Le texte tourne autour de cette recherche de la vérité avec la certitude qu’elle ne cessera jamais d’échapper

On est loin des polars où, à la fin de l’enquête, tout est résolu. Et c’est ce qui fait la puissance et la beauté désespérée de ce texte par ailleurs remarquablement écrit, au cordeau, sans fioritures, mais avec une extrême précision.

Le livre est ainsi construit autour d’un cœur brûlant, un événement tragique dont il s’approche au plus près, sous différents angles, cherchant à en épuiser le sens.

En 1967, la fille dont le narrateur était fou amoureux, a été retrouvée, sauvagement agressée, dans le sous-sol du lycée. Un adolescent noir, ami du narrateur, a été très vite arrêté, déclaré coupable. Mais l’était-il vraiment ?

C’est cette tragédie que ressasse le narrateur, il la revit, la revoit avec les yeux de ses 15 ans, l’analyse avec le recul et la maturité de l’homme qu’il est devenu.

On reste pourtant sur ses gardes, car ce narrateur est parfois troublant, ambigu, à l’évidence manipulateur. Dans certains chapitres, il s’adresse d’ailleurs directement au lecteur et le met en garde…

Extrait :

"Cher lecteur,

Je sais ce que vous vous dites. Vous croyez avoir tout compris.

Peut-être.

Peut-être pas.

N’oubliez pas que dans la vraie vie, les histoires n’ont pas toujours un sens. Les faits et les circonstances peuvent vous sembler indiquer une direction, mais il se peut que les acteurs n’arrivent jamais au centre de la scène. D’autres acteurs peuvent entrer par les côtés.

La morale de cette histoire est peut-être que la vie n’est pas ordonnée, prévisible, facile à expliquer. Qu’elle ne tient pas debout. Qu’il n’y a pas de causalité. La morale, c’est peut-être que les choses se produisent hors de notre capacité à les cerner ou à les contrôler. La violence est une force arbitraire, semblable à la chute d’un arbre dans la forêt. À un couteau plongé dans une chair.

Vous voudriez que cet acte de violence soit la conséquence « logique » de la dépravation d’une personne, l’aboutissement dramatique mais logique d’une vie dérangée.

Parce que si on vous laisse la possibilité de croire que c’est l’un d’entre nous, que cette horreur est la réaction d’une personne à la trajectoire de sa vie biaisée, alors vous vous sentirez en sécurité."

Justement, tout l’objet du récit est que le lecteur ne se sente pas « en sécurité »

Paria est un roman sur l’adolescence, ses émotions, la violence de la contradiction entre le désir de devenir soi-même et celui d’être dans le moule, accepté par les autres. Paria est aussi l’histoire bouleversante d’un amour empêché, tragique malgré ses éclats lumineux.

Mais Paria est d’abord un roman social, dans la grande tradition du roman noir américain. Il se situe du côté des laissés-pour-compte, une famille ouvrière, des immigrés de fraîche date, des noirs, éternels parias. Il met en scène la haine raciste, le machisme qui écrase les femmes qui cherchent à s’émanciper. Et la recherche constante de boucs émissaires pour évacuer les peurs.

Paria ne cherche pas à rassurer le lecteur en désignant clairement un coupable pour que tout rentre dans l’ordre. Il montre la complexité du processus social de la violence. La misère, la peur, la lutte pour la survie.

Et c’est la formidable humanité de ce roman qui bouleverse le plus. « Aujourd’hui je parle pour laisser une blessure», écrit le narrateur au début du livre.

Paria de Richard Krawiec. Traduit de l’américain par Charles Recoursé, éd. Tusitala.

Les références
L'équipe
Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.