Un roman noir américain qui a la particularité de se passer loin des villes et du bitume, « Mon territoire » de Tess Sharpe, est paru aux éditions Sonatine.

On est dans le nord de la Californie

Dans un paysage de vastes forêts, très denses. De grands espaces isolés un peu flippants. Un monde brutal, où les affaires se règlent aux poings et au fusil. Ces romans de l’Amérique profonde sont de plus en plus nombreux sur les tables des libraires. Daniel Woodrell, l’auteur du fameux Un hiver de glace, a inventé le terme de « country noir » pour les désigner.

Le roman de Tess Sharpe se situe clairement dans ce genre avec cette particularité qu’il est écrit par une femme, ce qui est plutôt rare. Et ce roman est d’autant plus singulier qu’il met en scène la voix d’une jeune fille de 22 ans qui déroule peu à peu son histoire, une histoire en forme de piège dont elle cherche coûte que coûte à se délivrer.
 
Son territoire est aussi une prison et le lieu d’un apprentissage peu conventionnel…
 
« Il m’a aimée. Il m’a terrorisée. Il m’a faite. », dit Harley, la narratrice, en parlant de son père, Duke, un des caïds de la région. Propriétaire d’une affaire de transport routier, de motels, de bars, il trafique également dans le business de la drogue. Evidemment il a de nombreux ennemis, en particulier une famille avec laquelle il est en lutte perpétuelle. Duke va ainsi élever sa fille comme on dresse un chien de guerre. Il lui enseigne la ruse, la piste, la chasse, il lui apprend à manier toutes sortes d’armes, en fait une tueuse hors pair. Duke a un plan : sa fille lui succédera, elle sera comme lui, capable de régner impitoyablement sur l’empire qu’il a bâti.
Harley en prend conscience le jour de ses 16 ans.
 
Extrait :

 Je sors le pick-up de la grange et me dirige vers la forêt et les petits chemins en lacets qui mènent au sommet de la montagne.
Le temps qu’on arrive en haut de la crête qui surplombe la vallée dans laquelle est nichée la propriété, l’aube illumine le ciel. Papa descend de voiture et s’appuie sur le capot. Je le suis.
D’ici, notre maison ressemble à une maison de poupée (…)
« C’est une vue magnifique », dit Papa.
Je fais oui de la tête.
Quand il s’agit de ça, de chez nous, je le comprends tout à fait.
« J’ai autre chose pour toi », dit papa, fouillant dans sa poche arrière pour en sortir une feuille de papier pliée. Au départ, je crois qu’il s’agit d’une lettre ou d’une espèce de carte d’anniversaire de fortune, mais en la dépliant, je m’aperçois que non.
C’est une liste de noms de femmes, suivis chacun d’une somme en dollars correspondante.
« Qu’est-ce que c’est ? », je demande, même si je pense avoir compris.
« Ton boulot, dit Papa. Chaque mois, tu iras récupérer ces sommes auprès des femmes figurant sur cette liste. 

Ce roman est d’abord un portrait de femme, l’histoire d’une émancipation au prix fort

La voix que fait entendre Tess Sharpe dit les contradictions de cette jeune femme déterminée, après la mort de son père, à rompre avec le cycle de la guerre et de la vengeance, mais condamnée, pour en sortir, à agir comme son père : mentir, jouer de la ruse et du fusil. Elle est une femme dans un monde d’hommes où dominent les machos qui ne respectent qu’une seule loi : celle du plus fort. Harley poursuit d’ailleurs l’oeuvre de sa mère qui avait converti un motel en lieu d’accueil pour les femmes victimes de leurs conjoints, de leurs copains ou de leurs pères.
_Mon territoire _est ainsi une sorte de western féministe tragique, porté par une voix qui touche par sa sensibilité sauvage. Un long roman de 560 pages, qui aurait peut-être mérité quelques coupes, mais qui vous emporte inexorablement. Une fois que l’on a pénétré dans le territoire de la narratrice, il est difficile d’en sortir.
 

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