Eva Dolan propose à ses lecteurs un jeu narratif complexe, qui rend la lecture de ce roman d’autant plus passionnante. L’intrigue est en fait construite sur un double mouvement.

Premier mouvement, des chapitres intitulés « Maintenant » s’ouvrent sur un meurtre et racontent l’onde de choc de celui-ci sur les personnages, en parallèle de l’enquête de police. Et second mouvement, des chapitres intitulés « Avant » fonctionnent à rebours du temps. En alternance avec les premiers, ces chapitres remontent dans le passé et éclairent peu à peu l’histoire qui est racontée. L’intrigue n’est donc pas linéaire, mais complexe et singulièrement subtile sur le plan psychologique.

Quelle est donc cette intrigue ? Le roman s’ouvre donc sur un meurtre. On est à Londres, dans un immeuble convoité par les promoteurs qui tentent de faire partir les habitants par tous les moyens. Une fête est organisée au milieu des appartements à moitié vides par des militants anti-gentrification qui s’opposent aux promoteurs.

Au point de départ, deux femmes, Hella et Molly, se trouvent, dans un coin isolé de l’immeuble, en présence du cadavre d’un homme. On ne sait pas qui il est, ni ce qu’il s’est passé. Hella  semble l’avoir tué et elle a fait appel à Molly pour l’aider à faire disparaître le corps…

Extrait :

"Maintenant - 6 mars

Je n’arrive pas à détourner mon regard de lui, là par terre, les jambes fléchies, les bras étendus comme s’il était en train de voler. Et sa tête. Sa tête bizarrement penchée vers l’affreux sol en faux marbre vert, la bouche ballante, les yeux ouverts, braqués sur moi.

Si je continue à le regarder, peut-être qu’il va cligner des paupières, gémir, rouler sur le côté, et le problème sera réglé.

Hella marmonne entre ses dents, la tête dans les mains, et je me demande si elle n’est pas en train de prier. C’est le genre de situations où même les plus fervents des athées se tournent vers Dieu.

Il n’y a presque pas de sang sur le carrelage. Quoi qu’il se soit passé ici, c’est arrivé vite. Je l’imagine perdre l’équilibre et tomber, son crâne qui cogne contre la cheminée et se fracasse d’un coup sec. Une mort soudaine. Comme dans ces bagarres de rue où, tout à coup, l’empoignade vire au meurtre.

- C’était un accident dit Hella, cachée derrière ses mains.

C’est ce qu’elle ne cesse de répéter.

- Je sais.

Mais je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que je suis là, face à elle et lui, dans cette pièce, avec cette impression vertigineuse d’avoir été embarquée malgré moi dans le cauchemar de quelqu’un d’autre."

L’intrigue se concentre sur ces deux femmes et les liens qui les unissent. Qui sont-elles ?

Hella, la plus jeune, est doctorante en science politique, elle prépare une thèse sur les mouvements contestaires, et s’est récemment engagée dans les rangs de l’extrême gauche. Et Molly, la soixantaine, est une militante chevronnée, elle a été de toutes les luttes depuis les années Thatcher. Entre elles un lien très fort s’est tissé, Molly voit Hella comme sa fille.

Tout l’art d’Eva Dolan est de rendre peu à peu la complexité de ces deux femmes, de leurs parcours, de leurs liens. Et de semer le doute dans l’esprit du lecteur au fur et à mesure que change le regard de Molly sur Hella dont elle va bientôt se défier. Pourquoi cette fille de flic, plutôt bourgeoise, s’est-elle engagée dans lutte radicale ?

Comme les précédents romans d’Eva Dolan, celui-ci est éminemment politique

C’est le troisième traduit en français, et les deux premiers étaient déjà nourris des préoccupations politiques et sociales de l’auteure. En particulier sur les questions d’immigration.

Celui-ci a pour toile de fond la gentrification de Londres dont les moins fortunés sont peu à peu exclus. Il montre de manière concrète et incarnée les stratégies des promoteurs. De même que celles de la police pour surveiller l’action des groupes militants qui tentent de s’y opposer. 

Eva Dolan a un sens aigu du suspense et de la narration. Mais aussi un regard politique et social aussi fin qu’engagé. C’est un auteur décidément à suivre.

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