Ce matin, un polar que l’on dévore sans pouvoir les lâcher. "Vis-à-vis" est un thriller psychologique de l’Américain Peter Swanson, un de ces suspenses hitchcockiens à la mécanique narrative implacable, qui distillent un plaisir mêlé d’effroi au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture.

Peter Swanson au Crime Festival à Oslo, Norvège
Peter Swanson au Crime Festival à Oslo, Norvège © Getty / rune hellestad/Corbis

Le début est plutôt cool et classique. Il met en scène une petite ville bourgeoise, proche de Boston, et un jeune couple qui vient de s’y installer. Hen, diminutif d’Henrietta, est une artiste qui s’est fait connaître dans l’illustration de livres pour enfants. Et Lloyd travaille dans la publicité. À l’occasion d’une fête de quartier, ils font bientôt la connaissance de Matthew et de Mira qui habitent la maison juste à côté de la leur.

L’intrigue se noue quand les premiers sont invités à dîner par les seconds. En visitant leur maison, Hen manque de s’évanouir quand elle remarque un objet placé sur la cheminée du bureau de Matthew. Un trophée sportif lié à une affaire de meurtre jamais résolue. Hen a suivi l’affaire de près. Deux ans plus tôt, un étudiant a été assassiné précisément dans le lycée où enseigne Matthew. Elle est alors convaincue que celui-ci est le meurtrier. 

De son côté, Matthew a capté la réaction de la jeune femme. Il sait qu’elle sait qu’il est le coupable.

Impossible évidemment d’en raconter plus. Les rebondissements ne manquent pas et leur découverte fait partie du plaisir de lecture. Peter Swanson progresse par courts chapitres, son écriture est terriblement efficace, sa phrase très épurée. Ça fonctionne au millimètre. 

Mais ce qui tient principalement le lecteur est la mise en scène du double point de vue, en alternance celui de Hen et celui de Matthew. La plupart des scènes-clés sont ainsi montrées deux fois, sous un angle différent, créant un effet de miroir diablement troublant. D’autant plus que ces miroirs sont déformants.

Au fur et à mesure que progresse le récit, le lecteur découvre le passé des deux protagonistes, leurs failles, leurs obsessions. L’auteur creuse leur psychologie à la manière d’un archéologue. Matthew est un manipulateur pervers. Et Hen une fille aux prises avec des troubles qu’elle a réussi à juguler grâce à des médicaments, mais qui rendent son témoignage fragile. Personne ne la croit. Et Matthew va en profiter.

Hen est en danger, mais curieusement une sorte d’intimité s’installe avec le tueur qui sait qu’on ne la croira jamais. Dans le passé, victime de ses épisodes délirants, elle a déjà accusé quelqu’un à tort…

Peter Swanson les enferme, et le lecteur avec, dans un monde clos, étouffant, extrêmement dangereux. Une relation très étrange. Matthew, très vite, frissonne à l’idée que sa voisine l’a percé à jour. Il est inquiet, mais ça l’excite, terreur et ivresse mêlées. Il va se rapprocher d’elle, chercher à lui parler, il a trouvé quelqu’un à qui il peut enfin se confier.

Hen, de son côté, commence par l’épier. Elle veut le coincer, apporter la preuve pour qu’on la croit enfin. Mais au-delà, Matthew l’intrigue. L’artiste qu’elle est, avant qu’elle ne se spécialise dans l’illustration de livres pour la jeunesse, a toujours eu le goût des sujets sombres, torturés, de ceux qui donnent le frisson.

L’auteur travaille ainsi avec finesse sur l’ambiguïté de leurs personnalités et de leur relation. C’est formidablement construit, jusqu’à la révélation finale dont on ne dira rien évidemment. Sinon que c’est réalisé de main de maître.

On pense évidemment à Hitchcock pour la mécanique de l’intrigue, l’ambiance et l’atmosphère. On imagine ce que Brian de Palma aurait pu faire de cette histoire. On pense à Docteur Jekyll et Mister Hyde aussi.

Mais le thème de ce livre, l’artiste et le tueur, évoque fortement, toutes proportions gardées, Patricia Highsmith, l’auteure de Monsieur Ripley que René Clément avait adapté sous le titre Plein soleil avec Alain Delon. Comme Highsmith, Peter Swanson travaille sur l’opposition entre réel et apparence, réalité et fantasme, identité et duplicité, sur la  fascination pour le meurtre, sur la fragilité de la frontière entre raison et folie.

Vis-à-vis se lit sans décrocher, et, grâce à lui, le temps du confinement passe beaucoup plus vite.

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