Après "Bondrée" et "Rivière tremblante", unanimement salués, la québécoise Andrée Michaud publie un nouveau roman noir et inquiétant, "Tempêtes". La romancière s’aventure encore plus loin dans l’exploration des registres de la peur.

Andrée Michaud
Andrée Michaud © AFP / Hans Lucas

A nouveau une performance littéraire

Le texte, dense et fiévreux, suggère, insinue, distille le doute et l’angoisse, brouille les frontières entre cauchemar et réalité. L’écriture d’Andrée Michaud a une puissance d’évocation vraiment rare.

Cette ambiguïté concerne d’abord les paysages qui servent de cadre au roman. La montagne, impressionnante, d’une beauté écrasante, peut soudain devenir hostile, quand la tempête se déchaîne. On l’entend alors gronder, elle devient une bête sauvage sous la plume d’Andrée Michaud.

L’histoire se déroule ainsi en deux séquences, sur les deux versants du Massif Bleu, également appelé Cold Mountain. En mars, une femme s’installe dans une maison isolée dans la forêt, qu’elle vient d’hériter de son oncle mort mystérieusement. Quelques mois plus tard, en juillet, c’est un homme qui arrive sur l’autre versant de la montagne, dans un camping, au bord d’une rivière. Il veut finir un roman qui se passe à cet endroit. Tous deux vont être pris dans la tempête, de neige ou de pluie diluvienne, les événements dramatiques vont se succéder. Des accidents qui n’en sont peut-être pas, des meurtres qu’on ne parvient pas à élucider…

La romancière joue sur les nerfs du lecteur

Elle joue à la fois des codes du polar et de ceux de l’horreur. Et c’est tout le sel de ce roman qui s’intéresse à la manière dont la folie peu à peu s’installe dans l’esprit des protagonistes.

Tout le texte est écrit à la première personne du singulier. Le lecteur ne perçoit donc les évènements qu’à travers les yeux des deux personnages. Il est enfermé dans le huis clos de leurs angoisses et de leurs délires : leurs repères se brouillent entre réalité et hallucinations provoquées par la peur qui les étreint. Ils perdent pied, finissent par admettre l’irrationnel comme seule vérité, et de ce fait déstabilisent le lecteur.

Voici par exemple le récit de Marie, enfermée la nuit dans la solitude de la maison prise, depuis des jours, dans une tempête de neige…

Extrait de "Tempêtes", d’Andrée Michaud

"L’homme était là, debout derrière la maison, qui m’épiait depuis trois jours, ou peut-être n’était-ce qu’une ombre, un arbre figé dans la tempête auquel mon épuisement donnait forme humaine. J’avais pourtant la certitude qu’il se rapprochait, que chaque nuit il faisait quelques pas de plus, quittant peu à peu le couvert de la forêt pour l’espace dégagé qui s’ouvrait devant le hangar.

Une autre que moi aurait peut-être tenté d’aller à sa rencontre, mais j’étais tétanisée par son immobilité, par son immuable silence, un homme de pierre ou de bois qui demeurait indifférent à mes supplications et à mes injures, aux cris que je lançais depuis le pas de la porte pour lui demander de s’en aller, de sacrer son camp, de me ficher la paix : va donc chez le diable, hostie de malade !

Quand mes hurlements frôlaient ainsi l’hystérie, j’étais persuadée qu’il s’amusait, que son visage masqué par l’obscurité s’éclairait du sourire de l’homme qui vous sait prise au piège et qui prend tout son temps, pas à pas, pour vous rendre folle. Sitôt la porte refermée, je la bloquais avec un fauteuil, le fauteuil de Franck, et m’assoyais près de la baie vitrée, une hache à mes pieds, sur la lame de laquelle je voyais son sourire se refléter, un homme de pierre ou de bois qui voulait ma perte, ou la sienne, lorsque mes nerfs lâcheraient et que j’abattrais la hache sur son crâne enneigé."

Andrée Michaud excelle à créer une atmosphère, c’est l’enjeu du livre, plus encore que l’intrigue criminelle. Le roman, s’attache à mettre en scène les mécanismes de la peur, à en jouer pour le plus grand plaisir du lecteur. Mais au-delà l’ambition est plus grande, d’ordre métaphysique. Le livre d’Andrée Michaud interroge l’objet de toute véritable peur, c’est-à-dire la mort. Sa présence invisible. Les signes qu’elle envoie. Un être « de pierre ou de bois » par exemple, qui attend, immobile, infiniment patient, et vous regarde du fond de la nuit…

► Tempêtes, d’Andrée Michaud, aux éditions Rivages/Noir

Les références
Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.