On ne se lasse pas des romans de l’Islandais Arnaldur Indridason. Voici le troisième volume de sa nouvelle série qui met en scène un inspecteur de police à la retraite, Konrad. Il s’intitule "La Pierre du remords". Et sur la couverture, on voit un cimetière sous la neige…

Détail de la couverture de La Pierre du remords d'Arnaldur Indridason
Détail de la couverture de La Pierre du remords d'Arnaldur Indridason © Metalié noir

C'est une très belle image pleine de mélancolie, celle des hivers islandais, du temps qui passe, des mémoires inconsolées. Un homme seul traverse ce cimetière enfoui sous la neige, la neige qui efface les ombres et étouffe les cris. Comme un résumé de l’oeuvre d’Indridason qui écrit, livre après livre, des histoires de deuils impossibles.

Ses héros, Erlendur et aujourd’hui Konrad, sont deux hommes blessés, hantés par le passé qui cherchent d’abord à rendre justice aux victimes disparues, à leur donner la paix par delà les tombeaux.

Erlendur et Konrad s’acharnent à réparer les morts dont la présence est aussi forte que celle des vivants. La pierre du remords, qui vient de paraître, est une sorte de quintessence de l’art d’Indridason.

Ce roman s’ouvre sur la mort d’une femme, étouffée avec un sac en plastique…

Quelqu’un s’est introduit chez elle, l’a tuée, puis a mis son appartement sens dessus dessous.

Elle s’appelait Valborg, venait de prendre sa retraite, et avait contacté Konrad, quelque temps avant sa mort, pour lui demander de l’aider à retrouver son enfant qu’elle avait abandonné à la naissance, une cinquantaine d’années auparavant. Konrad avait refusé.

Pourquoi avait-elle abandonné cet enfant ? Pourquoi refusait-elle de parler du père ? Sa mort est-elle liée à cet enfant ? Voila les fils de l’intrigue qui va suivre et dont on ne dira évidemment rien de plus.

Il faut juste insister sur ce personnage si caractéristique d’Indridason. Valborg avait peu d’amis, parlait peu d’elle-même, vivait seule, modestement, comme en sourdine, une existence morne et banale, enlisée, immobile. Valborg ne s’était jamais autorisée à vivre, écrasée par son passé.

Le remords est ainsi au coeur du livre

Remords de Valborg qui voulait que son enfant sache qu’elle n’avait jamais cessé de penser à lui. Et remords de Konrad qui lui a refusé son aide, aujourd’hui prêt à remuer ciel et terre pour retrouver cet enfant, même si c’est trop tard pour sa mère.

À ce remords est associée la honte, celle d’avoir failli. Et pour Konrad celle liée à son père, redoutable salaud retrouvé dans une mare de sang quand  lui-même était adolescent. Un père dont il ne cesse, livre après livre, de poursuivre le fantôme.

Indridason traque au plus près les affres de ses personnages, en montre les ambiguïtés et les peurs, comme dans ce passage où Konrad se souvient d’une discussion avec sa femme, Erna, aujourd’hui disparue…

Extrait :

- Pourquoi tu n’essaies pas de découvrir ce qui est arrivé à ton père ? (…) Tu es le mieux placé pour le faire, avait-elle souligné. Tu as peur de quoi ?                
Il avait gardé le silence et, pendant un long moment, on n’avait entendu que les hurlements du vent. La radio avait conseillé à la population de rester chez elle en attendant que les bourrasques les plus violentes soient passées.                
- De la vérité, avait-il répondu.                
- Tu as posé la question à ta mère ? avait chuchoté Erna après un instant de réflexion.                
- Lui demander une chose pareille aurait sonné comme une accusation.                
- C’est pour ça que tu n’as jamais essayé d’enquêter sur cette histoire ?                
- Oui, entre autres.                
- Mais… tu crois qu’il est possible que… ?                
- Parfois, je me dis qu’elle est la seule suspecte, avait murmuré Konrad. Ses paroles s’étaient presque noyées dans les hurlements du vent.

Comme toujours l’écriture d’Indridason est très intense

Et pourtant d’une grande simplicité. Indridason économise ses mots. Pas de longues descriptions, des portraits en quelques lignes. Juste deux ou trois détails soigneusement choisis qui déploient dans l’esprit du lecteur la puissance des images qu’ils charrient.

L’écriture d’Indridason est en effet très intense, ultra sensible, portée par un sens singulier des atmosphères et du tragique.

Difficile de résister au charme doux-amer de son regard, mélancolique et tendre, sur la complexité et les ambiguïtés de nos vies. Voilà des années qu’on le lit, et on ne se lasse pas.

  • La Pierre du remords, d’Arnaldur Indridason, traduit de l’islandais par Éric Boury, est paru aux éditions Métailié Noir.
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