Journaliste, essayiste, romancier, Mike Nicol est aussi un des auteurs majeurs du polar sud-africain, avec Deon Meyer et Roger Smith. Et vous avez beaucoup apprécié son nouveau roman, L’Agence, qui vient de paraître dans la Série noire. De quelle agence s’agit-il ?

C’est l’organisation du renseignement sud-africain

Pendant longtemps, elle était scindée en deux services, un pour l’extérieur et l’autre pour l’intérieur.  Ces deux services ont été fusionnés en une seule agence par le président Jacob Zuma, à la tête de l’Afrique du sud entre 2009 et 2018.

Et c’est un beau foutoir que décrit Mike Nicol avec un sens de la flèche, une causticité de regard, qui font tout le sel de ce roman. Les factions sont multiples, les agents se tirent dans les pattes. Et surtout l’Agence fonctionne en dehors de tout contrôle politique. Elle est avant tout au service du Président et de son clan qui s’en sert pour surveiller, voire éliminer, tous ceux qui le gênent.

Le roman s’ouvre ainsi sur l’assassinat, au Cap, d’un colonel centrafricain en exil dont les ambitions politiques, dans son pays, pourraient gêner les intérêts privés du président sud-africain.
 

C’est donc un roman très politique ?

Bien sûr et Mike Nicol ne s’en cache pas. Livre après livre, il brosse un portrait au vitriol de l’état de son pays que ce soit sur le plan politique, social ou économique. Cette fois-ci, c’est la corruption, les malversations, l’insatiable cupidité, au plus haut niveau de l’Etat, qu’il décrit avec force détails. En s’appuyant sur la réalité. A l’évidence le président qu’il met en scène est directement inspiré de Jacob Zuma.

Mais attention, si le propos est on ne peut plus sérieux, le roman est vif, fortement incarné et pour tout dire réjouissant tant la charge est drôle et cruelle. Mike Nicol est un satiriste de grand talent, et dans ce roman particulièrement, il fait preuve d’un sens de l’absurde qui colle parfaitement aux délires des arrière-cuisines de l’ère Zuma.
Ecoutez par exemple cet extrait qui met en scène le président et son fils Zama. Ils sont dans les jardins du palais présidentiel transformé en bunker, près des ruches qui font la fierté du maître des lieux.

Extrait :
 

- « Je suis président à vie. C’est trop long ? Oui, peut-être. Mais c’est la volonté du peuple. C’est le peuple qui m’a demandé de rester. Je représente le vote du peuple. Je dois écouter le peuple, Zama. Je suis à son service. » Le président fait signe qu’ils devraient marcher. « Peut-être qu’un jour tu découvriras ce que signifie être un leader. Tu comprendras alors ce que c’est d’être seul. »  
Ils se rapprochent des ruches. Zama chasse les abeilles devant son visage. « On est trop près.  
- Elles sentent ta peur, dit le président. Ceux qui ont peur peuvent être attaqués, asservis. C’est une loi de l’univers.  
Zama recule. Et demande : « De quoi doit-on parler ? »  
Son père se retourne vers lui. « Je vais te le dire. Ca me préoccupe. Depuis cinq ans nous possédons d’importants intérêts miniers ailleurs en Afrique. De l’or. Des diamants. Nous sommes de gros actionnaires.  
Et pendant cinq ans, tu as gardé le secret. »

Le roman met également en scène des membres des services secrets

Oui, en particulier Vicky Kahn, ex-avocate devenue espionne qui forme un duo de choc avec son amant, surfer et détective privé. On les avait déjà croisés dans un précédent polar de Mike Nicol. Et on devrait les retrouver bientôt.

Les personnages sont nombreux, les fils narratifs multiples, c’est  dense, rythmé et très vivant. Et l’histoire se déroule sur trois lieux. Le bunker présidentiel, la ville du Cap. Et aussi Berlin, capitale des espions au temps de la guerre froide. Mike Nicol a voulu rendre ainsi une sorte d’hommage aux auteurs classiques de l’espionnage, comme John Le Carré.

Le style est au diapason du roman. La langue est rapide, les phrases courtes et tranchantes. Il s’agit de traduire la violence de l’action. Et les dialogues, très réussis, sont à l’image du métissage des langues du pays. Un glossaire des termes afrikaans, zoulous et autres a d’ailleurs été ajouté en fin de livre. Bref, il faut, pour finir, saluer le travail de Jean Esch, le traducteur. Il ne faut jamais oublier l’importance du travail des traducteurs !
 

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