Ce matin, un roman plutôt ramassé (200 pages) qui se concentre sur un personnage marquant : il s’appelle Philippe, il a 17 ans, il vit dans une cité. C’est lui le narrateur, il est omniprésent, tout est vu à travers ses yeux.

Au centre, il y a Philippe. Philippe qui vit dans une cité et passe ses journées à traîner, fumer et piquer des bières au centre commercial. Philippe, entouré d'une mère qui le déteste ouvertement, d’un père effacé qui a renoncé depuis longtemps...
Au centre, il y a Philippe. Philippe qui vit dans une cité et passe ses journées à traîner, fumer et piquer des bières au centre commercial. Philippe, entouré d'une mère qui le déteste ouvertement, d’un père effacé qui a renoncé depuis longtemps... © Getty / Stéphane Ouzounoff

Dès les premières pages, on ressent une curieuse impression, comme si l’auteure vous le confiait, faisait tout pour que vous vous attachiez à lui alors qu’il tient le monde à distance, ne se laisse guère apprivoiser, toujours en boule sur lui-même. Le pari est réussi. Philippe est un personnage formidablement attachant, bouleversant, fascinant.

Il vit donc dans un grand immeuble, au dessus d’une dalle de béton. Son frère aîné est un beau gosse pas très malin, chouchou de sa mère qui en revanche rejette Philippe qu’elle n’a jamais aimé. Le père tient un minimum de place, il s’écrase devant sa femme qui occupe toute la place. Philippe a décroché du collège, il glande, traîne l’après-midi en compagnie d’un ou deux copains. Il voit l’avenir comme un désert, mais ne se révolte pas. Il subit, n’attend rien. Il s’ennuie.

Mais Philippe a un regard acéré, une sensibilité immense, une intelligence aiguë. Et un humour ravageur. La première partie du livre tient ainsi entre noirceur du propos et vivacité du regard du narrateur. Jusqu’au moment où un drame va tout faire basculer, aspirer le héros jusqu’à le faire disparaître à lui-même et au monde.

Le livre est aussi le portrait de la cité où vit le narrateur, un portrait très subjectif…

Oui, puisque tout est vu à travers ses yeux. Le livre échappe ainsi aux clichés habituels, il pénètre dans l’intimité de cette cité, il montre l’ordinaire des jours, le quotidien d’une vie dans un lieu de relégation, à la périphérie des grandes villes que l’auteure connaît bien pour y avoir vécu, pour avoir côtoyé, des années durant, les personnages qu’elle met en scène. Pas de démonstration, tout est puissamment incarné. Elle montre l’ennui, les efforts pour la survie, la débrouille, dans ces quartiers aux noms de fleurs, Les Narcisses, Les Dahlias, Les Capucines, qui tous se ressemblent, fermés sur eux-mêmes. Ce livre est ainsi un roman de l’enfermement, de l’échappée impossible.

Extrait :

La nuit tombait quand on s’est couchés sur le capot d’une voiture, au pied d’une tour, les yeux dans les nuages violets. La codéine commençait à nous faire du chaud à l’intérieur du ventre. Bruno m’a demandé :

-      Tu sais ce qu’il y a, ici, qui tue à petit feu ?

-      Non.

C’est le vertical. Tout est vertical quand tu regardes autour de toi. Y a plus d’horizontal. Ils ont bouffé l’horizon, ici. C’est ça qui tue sans qu’on s’en rende compte. T’as déjà été à la mer, Baboo ?

-      Non

-      Alors tu peux pas comprendre. Je te raconte. A la mer, t’as rien qui casse le regard. Tu vois loin et large. T’as juste le soleil, quand il se lève ou qu’il se couche, qui te tranche la ligne en deux. Mais c’est pas grave, c’est rond. Ici, tu sais pas ce que c’est que l’horizon, y’a toujours quelque chose de plus grand que toi qui te bouche la vue. A la mer, t’as les yeux qui se reposent. 

Au bout du compte, c’est le récit d’un échec…

Oui, l’échec du passage à l’âge adulte, la mort de l’enfance et puis plus rien. Le narrateur s’efface peu à peu, rêve de ciel pâle et horizontal dans lequel il pourrait se fondre. S’échapper enfin. L’auteure l’accompagne jusqu’au bout, le texte est vif, souvent cru, le regard est sans concession, mais toujours juste et bienveillant. Il s’en dégage une sorte de poésie noire à la beauté âpre. Le livre refermé, on en sort désemparé. Philippe fait partie de ces personnages que l’on n’oublie pas.

Les yeux fumés de Nathalie Sauvagnac, éd. du Masque. 

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