"Mon coeur restera de glace" d’Éric Cherrière renvoie à une réalité terrifiante : la guerre, la fabrique des bourreaux, l’horreur à visage humain. Mais la forme de ce roman n’est pas totalement réaliste…

On est sur le territoire du conte.

L’essentiel se passe en Haute Corrèze, au plus profond d’une forêt dense et sombre que le livre rend fortement présente par sa langue subtilement poétique. La nature est belle, les arbres, les fleurs se tiennent à distance de la folie des hommes, comme un repère lointain, malheureusement perdu. La forêt, c’est le territoire par excellence du conte.

Comme dans les contes, des enfants vont s’y cacher, s’y perdre, puis vont venir des adultes, des soldats hantés par leurs souvenirs de gamins.

Au centre du livre, enfin, il y a une figure du Mal appelée le Croquemitaine, qui renvoie là encore à l’univers de l’enfance et de la légende.

Éric Cherrière mêle ainsi la métaphore au réalisme le plus cru.

L’intrigue se déroule sur trois époques, en 1918, en 1944, et aujourd’hui, en 2020

L’auteur, qui est aussi scénariste et réalisateur, a construit son livre comme une sorte de montage parallèle événements qui mettent en scène une même famille sur plusieurs générations. On ne peut évidemment rien raconter sans déflorer l’intrigue.

Disons simplement que l’origine de l’histoire se situe en septembre 1918, dans un village de Haute Corrèze. Un tout jeune garçon se réfugie dans la forêt avec son frère aîné, revenu du front atrocement mutilé.

En 1944, des soldats allemands arrivent dans ce village, massacrent la population juive, puis s’enfoncent à leur tour dans la forêt, sur les traces d’une de leurs unités dont ils n’ont plus de nouvelles.

Le troisième récit, enfin, se passe aujourd’hui, à Hambourg, où un très vieil homme, ancien bourreau nazi, s’apprête pour la première fois à parler.

Le roman progresse ainsi, sur trois niveaux parallèles, et le mystère peu à peu se lève : quels sont les liens entre ces trois événements et leurs protagonistes ?

Tout commence donc avec l’histoire de cet enfant, en 1918…

Extrait :

L’enfant n’est qu’un enfant, la carriole qu’il pousse est trop lourde pour lui. Il chute souvent, se relève toujours. Il continue. Quitter le village dans le silence qui précède l’aube l’a épuisé. Il a fallu bâillonner son grand frère afin que ses râles ne réveillent pas les habitants. Il a aussi fallu l’attacher pour que les maigres forces dont dispose l’aîné ne fassent pas basculer la charrette s’il venait à s’agiter. Derrière eux, le village n’est désormais plus qu’une figure géométrique complexe aux faces noires et aux lignes droites identiques à celles que l’enfant aimait dessiner pendant les heures d’école. Il ne se retourne pas. Le village et les gens qui l’habitent ne sont plus que des souvenirs promis à l’oubli. La vie est devant, d’autres figures géométriques sombres vers lesquelles il emmène son frère et sa carriole. Lointaines et imprécises, ces figures sont faites des lignes brisées de la cime des sapins.

À la fin du livre, l’énigme est résolue, mais le mystère demeure…

L’interrogation principale de ce roman extrêmement troublant est celle de la sauvagerie dont sont capables les hommes. Le texte se place du côté des bourreaux, certaines scènes sont d’une violence irrespirable. Les horreurs commises pendant la guerre ne sont pas le fait de monstres, mais d’hommes lambda.

Éric Cherrière dit s’être inspiré du livre de Christopher Browning, Des hommes ordinaires, paru en 2002. Une enquête menée auprès d’anciens d’un bataillon de réservistes allemands qui, pendant la seconde guerre mondiale, ont tué à bout portant des milliers de femmes, de vieillards et d’enfants juifs. Des réservistes qui n’étaient pas des nazis militants, mais des hommes ordinaires capables d’une extraordinaire inhumanité.

Le livre d’Éric Cherrière tente ainsi de raconter l’indicible, la fabrique des bourreaux qui tous, un jour, ont été des enfants. Par sa forme métaphorique et poétique, il tient le sujet à distance, dans cet endroit inaccessible à la raison. Et c’est d’autant plus fort.

Les références
L'équipe
Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.