Arnaldur Indridason, figure du polar islandais, a entamé une nouvelle série. Après "Ce que savait la nuit", paru en français l’an dernier, voici "Les Fantômes de Reykjavik" qui met en scène un nouveau personnage, Konrad. Ce nouvel enquêteur est-il aussi réussi que le précédent (le fameux fameux commissaire Erlendur) ?

Les Fantômes de Reykjavik
Les Fantômes de Reykjavik © Getty / ketkarn sakultap

Et bien oui ! Peut-être parce qu’ils sont très proches. Konrad est une sorte de frère d’Erlendur. Deux hommes blessés, rongés par un passé douloureux et un fort sentiment de culpabilité. Deux êtres complexes, denses, têtus, plutôt rugueux. Mélancoliques et sensibles aux fantômes, ceux des hommes et des femmes disparus et jamais consolés, comme ceux de l’Islande traditionnelle aujourd’hui oubliée.

Konrad est un inspecteur de police à la retraite qui n’a jamais réussi à raccrocher les gants et continue à enquêter à titre privé. Solitaire, il porte le double deuil de sa femme, morte récemment d’un cancer, et de son père, assassiné il y a longtemps dans des conditions mystérieuses.

Une scène, au début du livre, le révèle bien. Elle le montre, errant dans un vieux quartier de Reykjavik, autrefois populaire, défiguré par de grands immeubles qu’il trouve hideux.

Extrait :

C’était là qu’il avait passé son enfance, longtemps avant que les promoteurs ne décident d’y construire ces horreurs. Il était désolé du sort réservé à son ancien quartier. Il avait du mal à comprendre pourquoi il avait fallu que la bêtise humaine s’en prenne à cet endroit précis pour en faire le lieu le plus affreux de la ville. S’il regardait vers l’ancien emplacement des abattoirs du Sudurland, ce n’était toutefois pas pour se lamenter sur les désastres de l’urbanisme. Son père avait trouvé la mort en 1963, poignardé par un inconnu, tout près du porche de cette entreprise. Depuis que Konrad était à la retraite, cet évènement revenait le hanter avec toujours plus d’insistance. Il n’y avait pas si longtemps, il était allé un soir à l’endroit précis où on avait découvert le corps poignardé de deux coups mortels. Il était resté là un long moment à méditer. Il y avait des années qu’il n’avait pas fait ce genre de chose. Le rapport de police précisait que la victime s’était vidée de son sang sur le trottoir.

Sur cette toile plutôt sombre, Indridason croise deux intrigues apparemment sans lien entre elles

La première est au présent, de bruit et de fureur, très contemporaine, hyper-réaliste. Konrad enquête, en marge de la police officielle, sur la disparition d’une jeune fille qu’il va vite retrouver morte par overdose, dans un taudis crasseux. Élevée par ses grand-parents, des bourgeois en vue, Dannie avait brusquement commencé à boire, puis à se droguer, jusqu’à se livrer elle-même au trafic de stupéfiants…

La seconde intrigue est au passé, toute de silence et de violence sourde. Là, le réel se perd dans une sorte de brouillard à la frontière du fantastique. Konrad enquête en première ligne, soutenue par une femme qui croit aux fantômes. En 1961, une gamine de 12 ans était retrouvée noyée dans un petit lac urbain, au centre de Reykjavik. À l’époque une enquête bâclée avait conclu à l’accident…

Indridason passe d’une enquête à l’autre avec une formidable habileté, et construit une sorte de toile d’araignée narrative de plus en plus serrée, le lecteur est vite piégé, il tourne les pages. D’autant plus qu’une troisième intrigue ne tarde pas à s’inviter. Konrad cherche la vérité sur son père et les circonstances de sa mort. Sans doute cette enquête se poursuivra-t-elle de livre en livre.

Avec ce nouveau personnage, Indridason creuse en fait les thèmes de la série Erlendur et revient sur ses obsessions

Les livres d’Indridason sont des romans du deuil, tendus par la volonté de leurs héros de rendre justice aux morts, de leur restituer leur dignité, de leur permettre de reposer en paix. Indridason compose ainsi des polars  en forme de tragédies, dans lesquels présent et passé se mêlent intimement, où les morts ont autant de présence que les vivants.

Les romans d’Indridason portent également le deuil d’une Islande en voie de disparition, banalisée par la mondialisation. Les personnages, Erlendur comme Konrad, sont mal à l’aise dans leur époque, ils expriment toute la mélancolie des hivers islandais. Et c’est très beau. Et très bien rendu en français par la traduction d’Éric Boury.

Les références
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