Une branche d’arbre aux fruits rouges grelottant sous la neige : c'est la couverture de "Mousson froide", de Dominique Sylvain. Un polar qui se passe l’hiver 2022, à Montréal. C’est la première fois que Dominique Sylvain, qui a déjà publié une vingtaine de romans, met en scène cette ville.

Elle campe subtilement l’hiver montréalais, son atmosphère et son charme, mais aussi sa violence. Cette « mousson froide » comme dit l’un des personnages d’origine coréenne.

Le roman tisse deux fils narratifs principaux

Le premier raconte l’enquête, tortueuse et passionnante, d’une brigade criminelle de la police de Montréal à la poursuite d’un réseau de pédo-pornographie où sont impliqués des notables de la ville.

Or, cette brigade est emmenée par un jeune inspecteur, orageux et tourmenté, Mark Song, arrivé à Montréal quand il était enfant, sa mère fuyant Séoul et son passé.

Séoul est ainsi le second pôle de cette histoire : c'est d'ailleurs là que tout commence.

En parallèle de l’enquête à Montréal, le roman met en scène un homme qui a passé 25 ans de sa vie dans une prison coréenne et n’a qu’une idée en tête : poursuivre sa vengeance contre la femme qui l’a rejeté. C’est bien sûr le père de Mark.

Dominique Sylvain en brosse un portrait fascinant. Ogre intelligent et froid, calculateur et manipulateur, Yong-hwan est une glaçante figure du Mal.

À peine sorti de prison, il quitte Séoul pour Montréal où il devine que sa femme s’est réfugiée et, de chapitre en chapitre, se rapproche d’elle et de son fils.

Pourquoi a-t-il passé 25 ans de sa vie en prison ?

Tout est donné d’emblée dans un prologue qui se passe à Séoul en 1997. Ces premières pages sont d’une rare puissance, écrites au scalpel, en quelques phrases dont la hachure mime des coups de couteau. Ivre de colère contre sa femme, Yong-hwan guette sa fille sur le chemin de l’école et la tue. Mark, qui s’appelait alors Chang-wook, assiste au meurtre, tétanisé, incapable de s’interposer…

Extrait :

Et puis, d’un seul coup le père fut là. Au coin de la ruelle. Debout, trempé, bras ballants, tête des mauvais jours. Il se précipita vers eux. Chang-wook fut terrorisé. Comme chaque fois que le père montrait ce visage-là. Et le monde chavira. Coeur figé, il serra la main de sa soeur. Se tourna vers elle. Elle n’avait rien remarqué et chantonnait en regardant les pavés luisants. « Non, non… », articula Chang-wook. Il parvint à reculer d’un pas. Sa soeur avait levé la tête vers lui. Le poing du père. Il percuta son cou fragile. Sous ce poing, une trace rouge. Chang-wook ne comprit plus ce que voyaient ses yeux. Ébranlé par l’impact, il avait lâché la petite main et le parapluie. Sa sœur était tombée. Allongée sur le sol, elle ne bougeait plus. Le père la frappait et la frappait encore. C’est… un couteau… qu’il tient…

Tout le roman n'est pas écrit comme ça, dans ce style oppressant 

L'un des principaux intérêts de ce texte est qu’il joue sur une grande variété de tons et de voix. Mousson froide est un roman choral, chaque voix est singulière. Dominique Sylvain fouille la psychologie de ses personnages, explore leurs comportements et leurs façons de s’exprimer.

Mark est obsédé par son passé replié serré au fond de lui. Il est devenu flic pour tenter de réparer la mort de sa sœur. Il vit comme on boxe, avance en funambule, il a les mains qui tremblent, carbure au café et aux médocs.

Sa collègue, Jade, est maître-chien. Elle travaille avec Jindo, un labrador dressé pour détecter les mémoires informatiques, clés USB, cartes-mémoires. Une spécialité très utile quand on traque des gens qui se gavent d’images d’agressions sexuelles contre des enfants.

D’origine amérindienne, Jade cache elle aussi un secret d’enfance, un accident qui affecte sa capacité de mémorisation qu’elle tente de cacher.

Et Dominique Sylvain a pris le risque de faire également entendre la voix du labrador

Effectivement. Inspirée par Je suis un chat, un classique de la littérature japonaise de Natsume Soseki, dont le narrateur était un chat, elle a composé le regard et la voix de Jindo. C’était casse-gueule, mais c’est vraiment réussi.

Avec cette fantaisie millimétrée qui la caractérise, Dominique Sylvain ajoute une touche d’humour et de poésie à son texte. Jindo a beaucoup de sagesse et d’esprit. Sans lui, l’histoire n’aurait pas le même charme.

  • Mousson froide de Dominique Sylvain, est paru aux éditions Robert Laffont
L'équipe
Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.