"Le sourire du scorpion", de Patrice Gain nous plonge dans de vastes paysages, au Montenegro, puis dans le sud de la France. On est entre polar et nature writing.

C’est une tendance assez forte aujourd’hui. Et là, c’est très réussi. Patrice Gain, qui est ingénieur en environnement et passionné de montagne, excelle à mettre en scène les paysages. A faire sentir leur présence et leur puissance. Le ciel, le vent, les oiseaux, les arbres… Ses personnages sont inscrits dans ces paysages, profondément liés à la nature et au monde sauvage.

En particulier Tom, le narrateur, un tout jeune homme qui se souvient événements qui se sont passés quelques années plus tôt, quand il avait 15 ans.

L’écriture de Patrice Gain, par sa puissance de suggestion, rend magnifiquement la beauté des paysages, mais aussi leur rudesse, leur violence parfois. La nature n’est pas idéalisée. Elle peut être menaçante. Voire terrifiante…

Le roman va se construire sur cette tension

Dès les premières pages en fait. Patrick Gain installe une menace sourde, malgré l’apparente légèreté de ce qu’il raconte. C’est l’été, il fait très chaud. On est au bord d’une rivière, la Tara, dans le Montenegro. Une famille française très bohème, ils vivent dans un camion, s’apprêtent à descendre cette rivière en rafting. Le père, la mère et deux jumeaux, Tom, le narrateur et sa sœur Luna. Ils sont accompagnés d’un guide, qu’ils ont rencontré par hasard, Goran.

L’ambiance est très dynamique, on assiste aux préparatifs, mais la tension est évidente. La mère s’inquiète, elle a un mauvais pressentiment. Cette descente dans les rapides du canyon est trop difficile. 

La présence de Goran auprès d’eux, mystérieuse, ambiguë, participe également de la tension.

Et bientôt l’aventure va tourner au drame. La météo change, des nuages noirs effacent le ciel et la pluie s’abat sur le canyon. On est alors à la limite de la littérature fantastique…

Extrait :

Nos bras brûlaient sous l’effort. Il y avait une désolante harmonie entre les éléments et l’état d’esprit qu’affichait notre mère. Des décharges électriques n’ont pas tardé à balafrer le ciel, suivies de déflagrations qui résonnaient en percutant les parois des gorges. Elles se chevauchaient, s’enroulaient pour ne plus former qu’un épouvantable carnage sonore. Le canyon tonnait son hostilité, sa sauvagerie, sa démesure. La pluie ne s’est pas fait attendre. Dense, brutale. Elle hérissait la surface de la rivière de milliards d’impacts. Le paysage n’était plus qu’obscurité et grondement. Nous étions dans la gueule d’un monstre.

La tension se maintient comme ça jusqu’au bout ?

Après cette première partie du roman, sans doute la meilleure, le récit s’installe quelques années plus tard. Le père n’est plus là, il a trouvé la mort dans le canyon. La mère et les deux jumeaux sont revenus en France. Et la tension change de nature, plus sourde, plus insidieuse. Tom doit faire face au chaos de sa vie, à l’absence de son père, à la fragilité de sa mère, à l’éloignement de sa sœur jumelle. Patrice Gain décrit avec subtilité l’évolution de chacun.

Peu à peu, un doute s’insinue, dans l’esprit de Tom, sur les événements du Montenegro. Que s’est-il passé exactement lors de l’accident de son père ?

La violence des hommes fait écho à celle de la nature, le roman s’engage sur une autre piste, historique et politique, qui prend Tom de court, lui qui vit au plus près de la nature, mais à l’écart du monde.

Difficile d’en dire plus, sinon que le dénouement est sombre, à l’image de cette citation de Jim Thompson, le maître du noir, que l’auteur cite en exergue de son roman : « On se dit que c’est un mauvais rêve. On se dit qu’on est mort soi-même, pas les autres, et qu’on s’est réveillé en enfer. Mais on sait bien que c’est faux. Les rêves ont une fin, et là, il n’y en a pas ».

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