Pour saluer la mémoire de John le Carré, Michel Abescat a choisi de nous parler d’un roman publié en 2001, "La constance du jardinier". Il nous explique pourquoi.

John Le Carré
John Le Carré © Getty

C’est vrai que j’aurais pu choisir quelques titres plus connus. L’Espion qui venait du froid, par exemple, célébrissime troisième roman de le Carré publié en 1964. Ou la trilogie Smiley.

Mais La Constance du jardinier me paraît très intéressant, d’abord parce que c’est un des plus réussis des 24 romans qu’il a publiés, ensuite parce qu’il marque une étape dans son oeuvre et enfin parce que j’avais eu la chance de le rencontrer à ce moment-là.

Quel souvenir gardez-vous de cette rencontre ?

D’abord le trac ! J’avais les genoux en coton et la main qui tremblait en appuyant sur le bouton de la sonnette de sa maison de Hampstead, au nord de Londres. J’avais bossé comme un fou, relu tous ses livres, pris des tonnes de notes.

C’est lui qui a ouvert la porte, il m’a paru très grand, habillé décontracté chic, velours et tweed. Immédiatement souriant, affable, d’une courtoisie toute britannique.

Et c’est passé très vite. Trois heures de dialogue avec juste une interruption pour le thé.

À la fin, il m’a dédicacé un exemplaire de son livre, "en souvenir d’une après-midi étonnamment sincère", avait-il écrit.

J’avais eu la surprise de trouver un homme empreint d’une grande colère, clairement engagé, à l’instar du héros de son roman, Justin Quayle.

Quel est le sujet de ce roman ?

John le Carré y raconte l’histoire de Tessa Quayle, une jeune avocate anglaise retrouvée assassinée près du lac Turkana, dans le nord du Kenya. L’histoire aussi de son mari, Justin, fonctionnaire du haut-commissariat britannique de Nairobi, qui va bientôt découvrir que Tessa s’apprêtait à lever un vaste scandale mêlant un grand laboratoire pharmaceutique.

Ce personnage de Justin est passionnant par son trajet intérieur. Après des années à cultiver son jardin, il décide de suivre sa conscience, c’est-à-dire d’achever la mission de sa femme.

Il était un homme passif, plutôt conformiste, un peu cynique… et puis il change. Il s’engage. Il dénonce l’exploitation du tiers-monde par les multinationales, les ravages d’un capitalisme débridé.

Tout comme le fait John le Carré en écrivant ce roman. Avec une virulence inusitée et assumée.

C’est en ce sens que l’on peut considérer "La constance du jardinier" comme une étape dans son oeuvre ?

Exactement. John le Carré s’est longtemps employé à brouiller les pistes sur son histoire, et ses opinions. Ce n’est pas un hasard si les masques et les faux-semblants, le mensonge et la trahison, envers les autres mais surtout envers soi-même, étaient au centre de son oeuvre.

Un premier tournant s’opéra avec la sortie d’Un pur espion, en 1986. Un roman très autobiographique. Le Carré livra quelques "secrets" de son enfance. La figure de son père, escroc aux assurances et séducteur irrésistible. Le départ de sa mère, qui n’en pouvait plus, et n’a pas hésité à abandonner ses deux fils alors que lui-même n’avait que 5 ans.

Comme je lui faisais remarquer la manière dont il s’engageait beaucoup plus nettement dans La constance du jardinier que dans ses précédents romans, il me répondit qu’il lui semblait s’être "évadé de sa prison intérieure".

La Constance du jardinier a provoqué en moi une sorte de libération personnelle. J’ai eu, vous le savez, une enfance assez bizarre, très répressive, privée de la présence maternelle… Mon frère et moi nous sommes vite lancés dans une quête éperdue de respectabilité. Nous étions en marge et nous voulions à tout prix être acceptés. J’étais par conséquent contraint au conformisme. Je suis devenu professeur à Eton, diplomate, membre très patriote des services secrets. L’idée que je me faisais de mon devoir me poussait à soutenir le système. Parfois au prix de mes sentiments personnels ou de mes convictions morales. Je me suis libéré de cela.

Cet engagement va se poursuivre dans les livres suivants, de même qu’à travers de nombreuses prises de positions publiques.

John le Carré continuera de dénoncer l'impérialisme des entreprises multinationales qu’il considérait comme un échec des espérances qu’avait nourri la fin de la guerre froide, prendra position contre la guerre en Irak, dira tout le mal qu’il pensait de Donald Trump, de Boris Johnson et du Brexit. Il est mort à 89 ans, et le vieil homme n’avait rien perdu de sa capacité de révolte ni de sa colère.

  • La Constance du jardinier, de John le Carré, traduit de l’anglais par Mimi et Isabelle Perrin, est paru aux éditions du Seuil
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