Très noir et très violent, "Les Dynamiteurs" est aussi empli d’une tendresse inconditionnelle envers les laissés-pour- compte. Ce roman intense raconte la fin brutale de l’enfance « dynamitée » par la corruption du monde des adultes. Une chronique de Michel Abescat.

Nous sommes en 1895 à Denver, capitale du Colorado…

Et c’est d’emblée un plongeon dans l’enfer d’une ville où la violence règne en maître : violence sociale, violence des gangs, violence des inégalités et de la misère.

Benjamin Whitmer, nouveau maître du roman noir américain, brosse un portrait saisissant de cette ville qui, écrit-il, regorge « de bars, de putes et d’arènes de combat de coqs », un Denver de « cow-boys et de catins et de gangsters du demi-monde » gangrené par la corruption. 

Après la crise de l’argent, en 1893, le chômage est foudroyant, les clochards hantent les rues en terre battue « imbibées de bière et de sang ».

Whitmer établit avec une force hallucinante une sorte de géographie des bas-fonds, des saloons, des fumeries d’opium à l’évidence bien documentée. Et c’est une déflagration.

Comment se noue l’intrigue ?

Autour d’une poignée d’orphelins, des petits mendiants et des voleurs, qui squattent une usine métallurgique désaffectée. Des gamins sur lesquels veille une adolescente de 15 ans, Cora.

Régulièrement attaqués par les vagabonds des alentours qui veulent leur piquer la place, ils sont un jour sauvés par une sorte de colosse, muet, défiguré. Un personnage magnifique d’ambiguïté, à la fois bouleversant et effrayant.

Pour communiquer, il écrit des phrases sur un carnet que seul Sam, 14 ans, est capable de déchiffrer. Un talent qui va lui valoir d’être embauché par un mafieux, intéressé par la force singulière du géant.

Sam est le narrateur de cette histoire qui se présente comme une sorte de roman d’initiation

Les titres des chapitres, qui rappellent le charme de certains romans du XIX° siècle, disent les étapes de cette initiation : « Sam apprend une bonne leçon à propos des riches », « Sam participe à un lynchage », « Sam s’interroge sur ses choix »

Les dynamiteurs, c’est l’histoire, d’une extrême brutalité, de la sortie de l’enfance de Sam, de sa confrontation au monde des adultes. Et de sa contamination. Le géant et le mafieux, tenancier d’un saloon appelé L’Abattoir, vont l’initier à la violence d’une société corrompue où chacun tente de survivre par tous les moyens.

Amoureux de Cora qu’il seconde comme il peut, Sam va accepter de se perdre pour tenter de l’aider. Et refuser une autre voie, beaucoup moins rémunératrice…

Extrait :

"Le pasteur Tom lâcha ma main qui tenait le couteau.

- N’y va pas, dit-il. Si c’est du travail que tu cherches, je peux t’en trouver ici.

Je repliai mon couteau et le fourrai dans ma poche.

- Cinquante cents par jour, tous les jours sauf le dimanche, dit-il. 

- Cinquante cents par jour, dis-je. Vous êtes un homme bon, pasteur.

Et je le pensais. Tout comme je pensais aller à l’Abattoir le lendemain.

Parce que chaque dollar que je rapportais était un dollar de plus pour lequel Cora n’aurait pas à se faire de souci. Et elle allait peut-être me haïr pour ça, mais j’avais bien l’intention de lui rapporter tous les dollars que je pouvais."

Paradoxalement, c’est pour aider Cora que Sam va accepter de la perdre

C’est ce qui fait la beauté tragique de ce roman admirablement découpé et composé, celui de la perte de l’innocence. 

Les dynamiteurs est un livre très noir, très violent. La puissance évocatrice de certaines scènes les rendent inoubliables.

C’est également un roman éminemment politique, la lutte des classes dans sa version la plus sauvage, vue du côté des laissés pour compte d’une société où les élus comme la police sont au service des puissants.

Et c’est enfin une histoire d’amour déchirante, éperdue, que l’auteur observe avec une infinie tendresse. Une histoire à rebours du rêve américain : celle de Sam et de Cora auxquels la société n’a laissé aucune chance.

  • Les Dynamiteurs de Benjamin Whitmer, traduit de l’américain par Jacques Mailhos, est paru aux éditions Gallmeister. 
  • Michel Abescat est journaliste à Télérama et tient un blog : Cercle Polar sur le site du journal.
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