"Marseille73" revient sur un moment de notre histoire largement passé sous silence et oublié. Une série de crimes racistes qui se sont produits dans le sud de la France, et en particulier à Marseille, durant l’été et l’automne 1973.

"Marseille73" revient sur un moment de notre histoire largement passé sous silence et oublié. Une série de crimes racistes qui se sont produits dans le sud de la France, et en particulier à Marseille, durant l’été et l’automne 1973.
"Marseille73" revient sur un moment de notre histoire largement passé sous silence et oublié. Une série de crimes racistes qui se sont produits dans le sud de la France, et en particulier à Marseille, durant l’été et l’automne 1973. © Getty / Pocholo Calapre / EyeEm

Dominique Manotti est devenue une figure du roman noir français depuis Sombre sentier paru en 1995. Elle est historienne, a enseigné à Paris VIII,  puis a entrepris de raconter, dans ses romans, l’histoire de sa génération, celle d’après guerre. Elle travaille ainsi en historienne, se documente de manière précise, puis utilise les moyens du roman pour mettre en scène la réalité.

Marseille 73 se situe ainsi dans un contexte qu’elle s’attache à rendre le plus clair possible. C’est la fin des « Trente Glorieuses », le chômage est en hausse et le gouvernement entreprend de réguler l’immigration. La circulaire Marcellin-Fontanet exige ainsi des travailleurs immigrés d’avoir un contrat de travail, sinon c’est l’expulsion. Or la plupart travaillent au noir. Le 11 juin 1973, ils tiennent meeting à Grasse, votent la grève pour le lendemain. C’est le point de départ de la chasse aux immigrés, notamment à Marseille où ils sont nombreux et côtoient une importante communauté pied-noir. Les murs de la ville se couvrent d’affiches « Halte à l’immigration sauvage ». À Marseille, à cette époque, la guerre d’Algérie n’est pas finie… En quelques mois, cinquante Maghrébins seront tués, dont une quinzaine à Marseille.

Comment, dans ce contexte, s’organise l’intrigue du roman ?

Tout commence par le meurtre d’un conducteur de tramway par un déséquilibré arabe. À l’enterrement, les esprits s’échauffent, et dans la soirée un jeune d’origine algérienne, choisi au hasard, est tué devant un bar où il attendait une amie. La police et la justice tentent d’étouffer l’affaire.

Mais pas le commissaire Daquin, personnage récurrent de Dominique Manotti, qui va au contraire s’attacher à faire la lumière sur cette affaire. Daquin, qui est alors en début de carrière, est un chasseur obstiné. Il est Parisien et se tient à distance de la police marseillaise dont Manotti met minutieusement en scène les connivences et les arrangements, les factions et les influences, en particulier celle des nostalgiques de l’Algérie française et des anciens de l’OAS.

C’est passionnant, d’autant plus que Manotti ne dénonce pas, elle raconte avec une formidable économie de mots, une prose cinématographique, comme on peut l’entendre dans cet extrait qui décrit la mort de Malek, au centre du roman…

Extrait :

La voiture rouge s’arrête le long du trottoir, devant Malek. Le passager assis à l’avant ouvre la vitre coulissante et l’interpelle en arabe : "Nous sommes perdus, nous ne connaissons pas le quartier, tu peux nous aider ?" Malek se laisse glisser au sol, s’approche, se penche, le passager lève le bras, tire une balle à bout portant en pleine poitrine, le corps de Malek est projeté en arrière, dans le bar le patron sursaute, tend l’oreille, une deuxième balle touche le ventre, explose le sternum, le corps bascule, le patron et les deux jeunes lâchent balais et serpillières, la voiture rouge démarre en force, une troisième balle frôle une épaule, les trois hommes atteignent la terrasse du café, aperçoivent le corps ensanglanté. À une vingtaine de mètres, une Mercedes beige et une autre voiture s’éloignent, elles tournent toutes deux au croisement suivant et disparaissent. L’opération, à partir du premier tir, a duré douze secondes.

C’est effectivement un style sec, descriptif, sans fioriture. Et c’est très efficace…

Dominique Manotti cherche la précision et le rythme. La construction est rigoureuse, chaque scène fait progresser l’action. Et le lecteur tourne les pages. Chaque personnage est soigné, les salauds aussi bien. Manotti raconte à la troisième personne du singulier, mais insère régulièrement des phrases à la première personne. On est à la fois dans l’objectivité de l’action et dans l’intimité des personnages. C’est très réussi.

Quand elle a écrit son roman, Manotti ne savait pas qu’il résonnerait autant avec l’actualité. Ce qu’elle décrit en 1973, le déni de la violence policière et du racisme systémique de certaines de nos institutions, l’histoire coloniale jamais soldée, rien n’est réglé aujourd’hui. Son livre en est d’autant plus brûlant.

Les références
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