Le roman "Résine" a été comparé aux meilleurs thrillers de Stephen King et a reçu plusieurs prix dans les pays scandinaves. Il est l’œuvre d’une Danoise, Ane Riel, et paraît ces jours-ci en français.

Détail de la couverture de "Résine" d'Ane Riel
Détail de la couverture de "Résine" d'Ane Riel © Corbis / Seuil

C’est l’histoire d’une famille qui cultive, de génération en génération, la passion des arbres et en particulier une fascination pour cette sorte de jus qui coule à l’intérieur et que l’on voit apparaître sur l’écorce quand celle-ci est blessée : la résine, aux étonnantes propriétés de conservation

Les Égyptiens de l’Antiquité s’en servaient pour embaumer les morts. Et certains morceaux d’ambre enferment, encore intacts, des insectes qui vivaient il y a plusieurs millions d’années.

Et voici, derrière ce titre, que s’annonce un livre au charme terrifiant, un conte macabre entre poésie et horreur. La trajectoire d’un homme acharné à préserver sa famille d’un monde extérieur qui lui semble de plus en plus hostile.

Quelle est la trame de ce conte macabre ?

Il se passe dans une toute petite île, au bout d’une île plus grande, en bordure extrême d’un pays scandinave. Le couple que forment Jens et Maria Haarder y habite seul avec leur fille, Liv, âgée de sept ans. Une famille sauvage, à l’écart, encore plus repliée sur elle-même depuis la mort du jumeau de Liv, retrouvé gisant dans une flaque de sang au pied de son berceau.

Depuis, Jens a peu à peu barricadé sa maison, installé des pièges, empilé des monceaux d’objets hétéroclites, volés ici ou là, ramassés à la décharge, formant des murs, à l’extérieur comme à l’intérieur de chez lui.

Sa femme ne quitte plus sa chambre. Et Liv est bientôt contrainte de se cacher dans une benne à ordures.

Le roman se construit alors d’allers-retours entre passé et présent révélant la montée progressive de la folie du père et sa manière d’y entraîner sa fille, complice à demi consciente d’actes de plus en plus terrifiants. Comme en témoignent les premières lignes du roman…

Extrait :

La chambre blanche était plongée dans l’obscurité quand mon père a tué ma grand-mère. J’étais là. Carl aussi était là, mais ils ne l’ont pas vu. C’était la veille de Noël, au matin. La neige commençait à tomber, mais nous n’aurions pas un vrai Noël blanc. Tout était différent à l’époque. Les objets de mon père occupaient moins de place et nous pouvions accéder au séjour. Et ma mère n’était pas encore devenue si grosse qu’elle n’arrivait plus à quitter sa chambre. Mais ils m’avaient déclaré morte pour m’éviter d’aller à l’école. Ou c’était peut-être avant ? J’ai du mal avec le temps, je mélange les dates. Les premières années de notre existence paraissent infinies.

D’un bout à l’autre, la lecture de ce livre est oppressante et addictive, mais les ressorts et le traitement sont fins. Jamais d’effets appuyés. Ane Riel multiplie les points de vue pour en montrer la complexité.

Celui du père dont on découvre peu à peu l’enfance et les obsessions ; celui de la mère qui, recluse, écrit des lettres à sa fille qu’elle range dans une chemise, et dont la voix disparaît progressivement au fur et à mesure de sa prise de conscience de la dérive de son mari ; celui de la grand-mère qui revient après plusieurs années d’absence, n’a rien vu venir et va le payer de sa vie.

Tout l’intérêt du roman est dans l’ambiguïté morale des protagonistes adultes. Celle de Jens, en particulier, qui agit paradoxalement par amour pour les siens.Et bien sûr dans le point de vue bouleversant de Liv, qui est la seule à parler à la première personne.

Cette voix, entre ingénuité et lucidité, est particulièrement troublante, dans une sorte de distance involontaire par rapport à l’horreur des évènements auxquels elle est partie prenante.

Liv est consciente, mais sous l’emprise de son père qui l’aime et qu’elle aime, incapable, pour ne rien avoir connu d’autre, de mesurer la gravité de ce qu’elle vit.

Et c’est là sans doute la grande force de ce roman qui, sans pathos, plonge ses lecteurs dans une sorte de confusion des sentiments, horreur et compassion mêlées.

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