Une comédie noire à l’humour dévastateur. Déjà le sixième roman de Mark Haskell Smith depuis « A bras raccourcis », paru en France en 2004 chez Rivages. Smith est un formidable raconteur d’histoires, ses intrigues sont vissées serré, il enchaîne les scènes pied au plancher, ses dialogues sont au tranchoir.

Coup de vent  : "Smith est un formidable raconteur d’histoires, ses intrigues sont vissées serré, il enchaîne les scènes pied au plancher, ses dialogues sont au tranchoir."
Coup de vent : "Smith est un formidable raconteur d’histoires, ses intrigues sont vissées serré, il enchaîne les scènes pied au plancher, ses dialogues sont au tranchoir." © Getty / Design Pics Inc

Et il a au plus haut point l’art de dire des horreurs en vous faisant éclater de rire.

Coup de vent s’ouvre sur un voilier perdu en haute mer, au large des îles Caïman. Le bateau est dévasté, à son bord un survivant plutôt mal en point. Employé à la sécurité d’une grande banque américaine, il voyage en compagnie d’une douzaine de sacs remplis de billets et ne va pas hésiter à en brûler un pour se signaler à un autre bateau qu’il aperçoit au loin. Celui-ci est occupé par une navigatrice qui fait un tour du monde en solitaire et se demande évidemment ce qui a bien pu se passer sur ce voilier en perdition. Ce sera l’objet de tout le récit. Et l’on est pas déçu !

C’est une course poursuite

Et d’une chasse à l’homme. Au commencement de toute l’histoire, il y a Bryan LeBlanc, un jeune trader de Wall Street, qui a patiemment arnaqué de gros clients et s’est barré avec 17 millions de dollars. Et bien sûr tout le monde est à ses trousses, la banque qui l’employait, en particulier Seo Yun sous les ordres de laquelle il travaillait, le type de la sécurité dont on a parlé, un détective privé etc. Le scénario est classique, mais la réalisation est brillantissime. C’est vif, cru, très branché sexe comme toujours chez Smith. Et formidablement énergique, le regard incisif, le ton dévastateur. Comme on peut l’entendre dans l’extrait qui va suivre…

Extrait :

« Bryan LeBlanc n’avait jamais vu une telle bande de trous du cul.

Certes, ils étaient bosseurs et intelligents, ces battants qui trimaient quatre-vingts heures par semaine sans jamais se plaindre. Ils restaient assis à leur bureau des journées entières à regarder les images clignoter et défiler sur leurs moniteurs, alignés dans l’open space telles des vaches laitières branchées à des machines qui leur pompaient la vie du corps. Et ils adoraient ça.

Ils n’avaient aucune vie sociale, aucun ami en dehors du travail. Ils surfaient sur l’algorithme, ils chevauchaient les marchés pour exécuter des combines toujours plus complexes afin d’extraire le lucre du système et d’engraisser leur employeur. Ils oubliaient de dormir et enchaînaient les nuits blanches. Ils gonflaient les résultats. Ils bouffaient des chiffres. Ils faisaient le nécessaire pour mériter leur pécule, pour décrocher leur bonus, pour goûter aux délicieux fruits du système. Ils étaient les héros de l’économie libérale, les marines du capitalisme, les heureux élus, si fiers et totalement imbus d’eux-mêmes. »

Derrière la comédie, la farce même, il y a la critique sociale, la mise en scène d’un monde où dominent compétition et solitude. Tous les personnages sont à la recherche d’une autre vie, d’une liberté qu’ils ont perdu. Ils mettent les voiles. Bryan LeBlanc évidemment, mais aussi, par exemple, Seo Yun, sa directrice, qui n’en peut plus de ses habits étriqués de fille obéissante, d’employée modèle et de fiancée idéale. Coup de vent n’est donc pas simplement un divertissement bien  salé, bien poivré. C’est aussi un formidable coup de gueule, discrètement politique.

Coup de ventde Mark Haskell Smith, traduit de l’américain par Julien Guérif, aux éditions Gallmeister.

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